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4 idées reçues sur le Front Populaire

   4 idées reçues sur le Front Populaire :

                      (2 de gauche et 2 de droite)

 

 

                     4 idées reçues sur le Front Populaire (2 de gauche et 2 de droite)
Manifestation du Front Populaire Place de la Nation, le 14 juillet 1936. (Léon Blum au centre) (COLLECTION YLI/SIPA)

 

"La gauche était unie", "la gauche était populaire", "les congés payés ont empêché la France de se réarmer"... François Reynaert remonte le temps pour déconstruire les poncifs du Front Populaire.

 

Revoici le mois de mai dans une année qui finit en 6.

Partout sur nos kiosques à journaux, on voit refleurir les photos de gais ouvriers saucissonnant dans des usines en grèves.

 

 C’est la saison des suppléments sur l’anniversaire du Front Populaire. "Quand la gauche faisait encore rêver", titre celui de "Marianne", en plongeant tête baissée dans la piscine tièdasse du "c’était mieux avant". "1936 : la gauche déçoit déjà", ose un streamer sur la couverture d'"Historia", ce qui, pour le coup est moins attendu et, à notre sens, autrement plus pertinent. Dans "l’Express" (20/04), Pascal Ory, grand historien de la période, note que l’épisode est devenu "un mythe", c’est-à-dire, précise-t-il, "un récit qui donne du sens à une histoire collective".

Il a évidemment raison. On ne peut penser le présent ni l’avenir sans se référer à des épisodes fondateurs du passé. Encore faut-il prendre garde à ne pas les embaumer comme une relique de Sainte Bernadette ou une vulgaire momie de Lénine, mais de continuer à les étudier avec distance et esprit critique, comme ce grand historien le fait d’ailleurs lui-même.

Enfilons donc nous-même notre débardeur modèle "cong'pay'" et enfourchons notre tandem à remonter le temps pour tenter de faire un rapide tour de la période en quatre idées reçues.

1 - En ce temps-là au moins la gauche était unie

(Idée de gauche nostalgique)

 Certes. C’est même le principe même du "Front Populaire" qui est le nom de l’alliance électorale formée, à partir de 1935, par les trois grands partis de gauche pour aller aux législatives d’avril-mai 1936. Dieu sait pourtant que le trio est mal assorti.


  • Au centre, les socialistes de Léon Blum – composant ce que l’on appelle alors la SFIO (section française de l’International ouvrière) – qui, en dignes héritiers de Jaurès, cherchent à concilier une sortie du capitalisme et le respect des principes démocratiques.
  • A droite, le parti radical de Herriot puis de Daladier, mouvement très vaguement réformateur, formé d’élus locaux et de notables du régime dont les gouailleurs résument la philosophie par cette délicieuse maxime : "les radicaux c’est comme les radis. Rouge dehors, blanc dedans, et toujours à côté de l’assiette au beurre".
  • De l’autre côté, le parti communiste de Maurice Thorez qui rêve de soviets et de nouvelle révolution d’octobre. Les radicaux sont les derniers à entrer dans la coalition à cause de cette proximité qui n’est pas leur genre. Il faut l’aiguillon des "jeunes Turcs" du parti (Mendès-France, Jean Zay), son aile gauche, pour qu’Herriot se résigne à ce mariage contre-nature.

Au regard des années qui précèdent, le plus étonnant dans l’affaire est que le PCF s’y soit retrouvé.

Le parti est celui des ex-SFIO qui, au moment de la grande scission du congrès de Tours (1920), ont opté pour la révolution bolchévique, autrement dit l’allégeance aveugle à Moscou.

Dans les années 1920, la ligne décidée là-bas par Lénine puis surtout son successeur Staline est simple : l’ennemi à abattre, bien avant le capitalisme, la bourgeoisie et tout le toutim, ce sont leurs valets, les "social traîtres", c’est-à-dire les socialistes.

Dans le jargon du Komintern, l’internationale communiste, on appelle ça la tactique "classe contre classe". Elle est imposée également à toute l’Europe, et donc à l’Allemagne.

En 1933, le petit père des peuples qui règne à Moscou comprend enfin à quoi mène cette stratégie : la guerre fratricide qui a déchiré la gauche est un des facteurs qui a permis à Hitler de prendre le pouvoir.

En 34, Moscou opère un retournement à 180° pour défendre la ligne inverse : les communistes sont priés de pratiquer la "main tendue" à l’égard des ennemis d’hier et d’opter pour une stratégie antifasciste.

Ne l’oublions donc pas. Oui la gauche a été unie en 1936, mais si elle l’a été, c’est aussi grâce à Joseph Staline. Le détail jette un froid sur la photo de famille. Par ailleurs, cette magnifique unité a, in fine, duré fort peu de temps. C’est ce que nous allons voir au point suivant.

 

 

                      

 

(Une affiche de 1936-1937 : Herriot, Cochin et Blum sont représentés attaches a Staline - Crédit : E.R.L./SIPA)

 

2 - En ce temps-là au moins la gauche était populaire

(Idée reçue d’un déprimé du Hollandisme)

 Le Front populaire a fait campagne sur un programme suffisamment général pour concilier tous ceux qui en font partie : "Paix, pain et liberté".

 Au deuxième tour des législatives du 3 mai 1936, grâce au report des voix des électeurs de gauche sur le candidat resté en lice d’un des trois partis alliés (c’est ce qu’on appelle la "discipline républicaine"), il emporte la mise.

 Blum, dirigeant le parti qui a obtenu le plus grand nombre de sièges, est appelé à devenir "président du Conseil", c’est-à-dire chef du gouvernement.

Dans la foulée, partout sur le territoire, éclatent des grèves spontanées destinées à soutenir son action à venir. De fait, elles créent une dynamique qui permet, dans la foulée un impressionnant train de réformes. Certaines sont sociales :

  • La semaine de 40 heures
  • Les deux semaines de congés payés
  • La reconnaissance du droit syndical dans les entreprise
  • Des augmentations de salaires auxquelles le patronat consent à la suite de discussions avec les syndicats conduites, pour la première fois de l’histoire, sous le parrainage du gouvernement et dans ses locaux. D’où leur nom : "les accords Matignon".

 D’autres sont des réformes de structure, non moins importantes, comme la création de l’office du blé, créé pour soutenir le cours des céréales, la nationalisation des industries d’armement ou une réforme des statuts de la Banque de France, pour la dégager de l’influence des quelques gros actionnaires qui la contrôlent.

Et tout ça, en trois mois, malgré les attaques venimeuses de la presse de droite mais avec l’assentiment joyeux de l’électorat de gauche.

Oui, pendant ces quelques semaines, c’est indéniable, le Front a été très populaire.

 Cela n’a pas duré longtemps. Le premier orage annoncé dans ce ciel clair vient du sud.

 Le 14 juillet, depuis sa caserne du Maroc, deux généraux factieux, dont Franco, ont fait un putsch pour prendre le pouvoir en Espagne, également dirigée alors, depuis janvier, par une autre coalition de gauche, le "frente popular". Commence la guerre entre les républicains et les nationalistes.

 Le PCF est favorable à une intervention aux côtés des premiers. Le cœur de Blum penche aussi de ce côté-là. Les radicaux ne veulent à aucun prix que le moindre soldats français ne passe les Pyrénées. Ils promettent la rupture si c’était le cas, ce qui ferait tomber le gouvernement. C’est la première grosse pomme de discorde entre les mariés d’hier.

 

Avec ça, apparaissent les noirs nuages des premières déconvenues économiques.

Les réformes ont-elles été précipitées ou mal conçues ? La relance de la consommation mais aussi la baisse de production due aux 40 heures contribuent à une inflation galopante catastrophique : en quelques mois, la hausse des prix a avalé les augmentations de salaire. La dévaluation du franc auquel Blum se résout pour sauver la monnaie fait flamber encore un peu plus les prix des biens importés.

Six mois après les élections, les lendemains déchantent déjà.

En février 1937, pour tenter de stabiliser la situation économique, Blum décrète "la pause" des réformes.

La presse bourgeoise continue de distiller son venin et les partis d’extrême droite agitent le pays.

En mars 37, à Clichy, des militants de gauche tentent d’empêcher la réunion d’un parti pro-fasciste. La police intervient : 5 morts chez les militants de gauche et 200 blessés. L’image du gouvernement est en miettes.

En juin, Blum demande au parlement le droit de légiférer par décrets lois pour assainir en urgence la politique monétaire.

Le Sénat refuse. Blum démissionne.

Le pâle radical Camille Chautemps le remplace.

En mars 1938, Blum est rappelé au pouvoir. Il espère former un gouvernement d’union nationale et n’y parvient pas. Les radicaux le laissent tomber et retournent à leur alliance à droite.

Fin du Front Populaire.

 

 

                                        

 

 

(Des vacanciers dans le hall de la gare Montparnasse, le 1er août 1938  - Crédit : AFP)

 

3 - Comment s’étonner qu’on ait perdu la guerre si les Français étaient en congés payés pendant qu’Hitler réarmait ?

(Vieille antienne de droite)

 Pour le coup, on notera que l’air est connu et ne sert pas qu’à casser les congés payés ou les 40 heures. On l’entendait déjà pour contrer l’abolition de l’esclavage ou plus tard, dans un autre genre, pour débiner les 35 heures.

 Pour la droite c’est vite vu, une réforme sociale arrive TOUJOURS au mauvais moment.

 

Certes, en 36, avec un Hitler de l’autre côté du Rhin, l’heure était particulièrement grave.

Faut-il pour estimer pour autant que le Front Popu a ouvert le chemin à ses Panzer en envoyant les ouvriers à la plage ?

Notons que ce refrain a, lui aussi, une histoire. Il a été le grand tube de Vichy.

Le Maréchal Pétain avait prévenu dès son appel à l’armistice du 20 juin 1940. Si la France a perdu la guerre, avait-il chevroté, c’est que "l’esprit de jouissance l’a emporté sur l’esprit de sacrifice".

C’est l’axe d’attaque du procès que son régime fait à Blum, jugé à Riom, en Auvergne, en 1942, avec d’autres dirigeants de feue la Troisième République.

Le prévenu sait se défendre. Il a, si l’on ose écrire, des munitions : en nationalisant les industries de l’armement, il a contribué à la défense du pays.

Tous les historiens d’aujourd’hui sont d’accord sur ce point : le gouvernement du Front Populaire n’a jamais minimisé la menace hitlérienne. Bien au contraire. Il a fait plus que tous ceux qui l’ont précédé pour réarmer la France.

Faut-il donc tirer le drap dans l’autre sens, pour affirmer que seule la gauche a vu monter le péril belliciste, quand la droite l’ignorait ? Ce serait stupide. Comme l’expliquait l’historien Robert Franck dans un vieux numéro spécial de la revue "l’Histoire" (mars 1996), "les lignes de fracture sur ces questions ont bougé pour passer au cœur des deux camps eux même.

Avant 14, le partage était plus clair : socialistes internationalistes et donc pacifistes contre droite nationaliste et va-t-en-guerre. La révolution russe et le péril rouge d’une part, puis la prise de pouvoir par Hitler et le péril nazi d’autre part ont brouillé les lignes."

La droite est partagée. Il y a ceux qui minimisent Hitler au nom de la lutte parce qu’ils pensent que le mal absolu est bolchévique. Il y a ceux qui continuent à penser, comme en 14, que le seul ennemi est l’Allemagne.

De l’autre bord, il reste de nombreux pacifistes qui ne veulent de guerre à aucun prix, que ce soit contre Hitler ou contre quiconque, pour ne pas revoir l’horreur de la Grande Guerre. Ils représentent à peu près la moitié de la SFIO. L’autre moitié a compris que les temps avaient changé, qu’Hitler n’était pas un nouveau Guillaume II et que la nature de son régime de mort rendait la confrontation inévitable. Blum est de ceux-là.

 

4 -  N’oublions pas que c’est la chambre du Front Populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain

(Autre vieille scie de droite)

En juin 1940, la France est à terre et Pétain, devenu le chef du gouvernement, a signé l’armistice avec l’Allemagne. Il veut aussi en finir avec la République.

Le 10 juillet, aidé de Pierre Laval, un de ses ministres, il réunit les parlementaires au casino de Vichy – où le gouvernement, dans la débâcle, a fini par échouer- pour lui voter des pleins pouvoirs qui sont censés lui permettre de faire une nouvelle constitution mais vont instaurer une dictature de fait.

De fait, il n’y a pas eu d’élections législatives depuis 1936.

Les députés présents à Vichy sont donc ceux qui ont été élu lors du suffrage qui a vu la victoire de Blum et de ses alliés.

Est-ce pour autant qu’il faut oser le raccourci ravageur présenté ci-dessus ? Pas si simple.

 

D’abord, l’enterrement de la République qui a lieu à Vichy est le fait du Parlement tout entier (ce que l’on appelle à l’époque l’Assemblée nationale), c’est-à-dire la réunion de la Chambre des députés et du Sénat.

La première est celle du Front Popu. Le second est celui qui y a mis fin. Cela tempère donc le propos.

Par ailleurs de nombreux députés ne sont pas présents lors de la fameuse séance. A cause du pacte germano-soviétique qui a eu lieu juste avant le début de la guerre, en août 1939, le parti communiste, lié à Moscou, a été interdit et la plupart de ses députés déchus de leur mandat. Il y a aussi ceux qui sont prisonniers. Ceux qui sont perdus sur les routes de l’exode.

Ceux qui, comme Jean Zay, comme Mendès France – éminentes personnalités de l’épopée de 1936– ne se sont pas résolus à la défaite et se sont embarqués à la fin du mois de juin, sur un navire nommé le Massilia dans l’espoir de gagner l’empire colonial pour continuer la lutte.

Il n’en reste pas moins que le fameux vote funeste a bien eu lieu et que le décompte des voix n’est pas glorieux. Mais il ne l’est pour personne. 569 parlementaires ont voté pour Pétain : parmi eux 283 de droite et 286 de gauche.

Seuls 80 ont voté contre, dont 73 de gauche, groupé autour de Léon Blum.

 

 

 

 


01/05/2016
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