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AFBV : vous avez dit rigueur scientifique ?

                        
 
 
 
 
 
 
 
                AFBV : vous avez dit rigueur scientifique ?
 
 par  Christian Vélot                                      31 mai 2010

 L’AFBV (Association Française des Biotechnologies Végétales) est une
récente association qui se définit comme une organisation « dont le but est
d’informer sur la réalité des biotechnologies végétales de la façon la plus crédible
possible [sic] en s’appuyant sur l’expertise de ses membres et sur des travaux
reconnus par la communauté scientifique ».  
 Elle est notamment parrainée par Claude allègre dont l’expertise et les
compétences en matière d’OGM ne sont effectivement plus à démontrer…
 
 Parmi les valeurs et les principes mis en avant dans la charte de l’AFBV, on
trouve notamment celui de « rigueur scientifique ».
 
 Pour s’en persuader, il suffit par exemple de lire le courrier en date du 8 avril
dernier, adressé par le Président de l’AFBV, Marc Fellous, aux députés ayant signé
la « Charte du Comité de Soutien des Elus à l’Abeille et aux Apiculteurs », et où
l’ex-président de la CGB [1] conteste notamment toute responsabilité éventuelle
des OGM dans la disparition des abeilles.
 
 M. Fellous y parle essentiellement du maïs Bt Mon810, seul maïs autorisé à
la culture commerciale en Europe (et faisant l’objet d’un moratoire en France
depuis début 2008). Il s’agit d’un maïs dans lequel a été introduit un gène de la
bactérie du sol Bacillus thuringiensis (Bt) détenant le secret de fabrication d’une
protéine insecticide qui tue spécifiquement la pyrale, papillon crépusculaire dont la
chenille s’attaque à la tige du maïs. Le langage génétique étant universel, le maïs
prend alors le gène de la bactérie Bt à son propre compte, le décode et fabrique lui-
même la protéine insecticide tueuse de pyrale, et n’a donc plus besoin de personne
pour lutter contre cet insecte ravageur. Toutes les plantes Bt sont faites sur le même
modèle : il n’y a que la nature du gène provenant de la bactérie Bt (transgène) qui
change.
 
 Pour commencer, M. Fellous parle de « plantes résistantes à un insecte »,
terme totalement inapproprié puisqu’il signifie certes que la plante est insensible à
l’insecte mais ne sous-entend aucune propriété négative de la plante sur l’insecte :
un insecte qui vient sucer une plante qui lui est résistante repart comme il est venu.
Or, dans le cas des plantes Bt, l’insecte concerné meurt : il s’agit de plantes-
inecticides. Si je tue une personne qui m’agresse dans la rue, selon M. Fellous, je
serai tout simplement résistant à mon agresseur… Question de rigueur scientifique
sans doute.
 
 M. Fellous écrit un peu plus loin : « Nous vous rappelons que ces protéines
insecticides [celles produites par les plantes Bt] sont du même type que celles
utilisées dans l’insecticide biologique Bt autorisé en Agriculture biologique ».  
« Du même type » : voilà un terme sans ambiguïté digne d’une grande précision
scientifique, mais néanmoins très habile de la part de M. Fellous. Il incite ainsi son
correspondant (non spécialiste) à penser que les protéines Bt produites par la plante
sont les mêmes que celles produites naturellement par la bactérie Bt, mais se garde
bien de l’écrire en toutes lettres, et pour cause… Puisqu’elles sont différentes !
 
 Car, ce que ne dit pas M. Fellous, c’est que le gène de la bactérie Bt introduit
dans le maïs n’est pas le gène naturel mais un gène modifié (et c’est vrai dans tout
processus de transgenèse, quels que soient l’organisme “donneur” et l’organisme
“receveur” du transgène). En effet, même si le langage génétique est universel, un
certain nombre d’informations contenues dans les gènes ne sont pas (ou sont mal)
comprises d’une espèce à une autre. Il est alors nécessaire de procéder à une série
de petites modifications (réalisées in vitro) du gène en question (après l’avoir
extrait et purifié de l’ organisme “donneur” et avant de le réintroduire dans
l’organisme “receveur”). Pour reprendre l’exemple du gène de bactérie dans le
maïs, il s’agira de remplacer des petits morceaux du gène bactérien par des
morceaux de gènes de plante (qui, par définition, fonctionnent dans la plante) ou
par des petits morceaux de gènes de virus de plantes (qui, par définition,
fonctionnent également dans la plante). Le transgène qui va être introduit in fine
dans le maïs n’est donc pas le gène naturel de bactérie, mais un gène modifié, une
sorte de chimère génétique construite de toutes pièces et qui, bien que constituée
pour l’essentiel du gène de bactérie initial, sera en quelque sorte une juxtaposition
de séquences d’ADN (de petits morceaux de chromosomes) d’origines différentes.
Ce gène modifié est ce qu’on appelle, dans notre jargon, une CGA : une
Construction Génétique Artificielle.
 
 Ces modifications concernent essentiellement des portions du gène
extérieures à la région codante (celle qui dicte directement la fabrication de la  
protéine), mais également en partie la séquence codante elle-même. Il en résulte
alors des modifications de la protéine correspondante. Dans le cas des CGA des
gènes Bt introduites dans les plantes, la séquence codante est tronquée jusqu’à
44%. La toxine Bt correspondante est alors « raccourcie » d’autant. Ce n’est donc
plus la même protéine et ce n’est bien sûr pas sans conséquence sur ses propriétés
et son activité. Prenons justement l’exemple de la protéine Bt fabriquée dans le
maïs Mon810 (toxine Cry1Ab). Cette protéine est soluble alors que son homologue
naturelle (fabriquée dans la bactérie Bacillus thuringiensis) est produite sous forme
de cristal. Les deux protéines n’ont donc pas du tout les mêmes propriétés physico-
chimiques. Et le fait que la protéine produite dans la plante soit soluble, et non
cristalline, la rend active non seulement contre la pyrale, mais également contre la
sésamie, un autre insecte ravageur du maïs (pour le plus grand bonheur du
semencier qui fait alors d’une pierre deux coups). Alors que la protéine Cry1Ab
naturelle de B. thuringiensis n’a, elle, quasiment aucun effet sur la sésamie. On a
donc affaire à un nouvel insecticide à part entière — avec des nouvelles propriétés
physico-chimiques, un nouveau spectre d’activité biologique — mais qui n’a fait
l’objet, en tant que tel, d’aucune évaluation particulière dans le cadre des
évaluations officielles au prétexte qu’il est considéré comme étant identique à celui
produit par la bactérie et déjà autorisé en agriculture biologique. C’est une énorme
supercherie !
 
 M. Fellous précise dans son courrier : « En particulier, cette protéine
insecticide naturelle [la protéine Cry1Ab] est sans effet nocif sur la faune utile et
notamment sur les insectes auxiliaires comme les abeilles, les coccinelles ou les
chrysopes ». Notons au passage que pour M. Fellous, il existe une faune inutile,
conception très intéressante de la biodiversité, en particulier de la part d’un
biologiste… Si M. Fellous parle effectivement de la protéine insecticide naturelle,
c’est-à-dire de celle produite par la bactérie du sol Bt, il a entièrement raison : elle
n’a pas d’autres effets connus que celui de tuer sa cible, la pyrale. Mais de toute
évidence, il aime noyer son interlocuteur dans la confusion. En effet, il enchaîne
immédiatement avec la phrase suivante : « Tous les nombreux travaux scientifiques
convergent sur ce point, qu’il s’agisse des études de risques préliminaires aux
essais en champ ou des récents rapports de l’AFSSA (nov 2008) et rapport Saddier
au Premier ministre (oct 2008) qui n’évoquent en aucun cas les OGM comme une
cause potentielle de la mortalité des abeilles ». Il s’agit donc là non plus de la
protéine insecticide naturelle mais de celle produite dans la plante ! Et les
références sur lesquelles s’appuie M. Fellous ne sont que des rapports qui
n’engagent que leurs auteurs, et qui n’ont jamais été soumis à la moindre contre-
expertise et évaluation par les pairs. Mais c’est sans doute ce que l’AFBV appelle
« des travaux reconnus par la communauté scientifique ». Et chose très
intéressante : il suffit, pour M. Fellous, qu’un phénomène ne soit pas évoqué dans
un rapport (ici, l’effet potentiel des OGM sur la mortalité des abeilles) pour
affirmer que ce phénomène n’existe pas. Ça, c’est de la science, de la vraie, comme
on l’aime à l’AFBV !!
 
 Etrangement, M. Fellous omet, en revanche, de citer tous les travaux
scientifiques effectués à travers le monde par des laboratoires universitaires, et
publiés (eux !) entre 2003 et 2008 dans des journaux internationaux à comité de
lecture (c’est-à-dire avalisés par des pairs) et qui montrent des effets de la toxine
Cry1Ab produite par le maïs Mon810 sur la faune non cible : sur le lombric (ver de
terre) [2], sur le papillon monarque [3, 4],  sur le papillon de nuit Spodoptera
littoralis (un ravageur des plantations de coton) [5],  sur des insectes qui sont eux-
mêmes des ennemis naturels des insectes ravageurs des cultures, tels que la guêpe
Cotesia marginiventris [6],  et le coléoptère  Poecilus copreus [7], sur  des insectes
aquatiques présents dans les ruisseaux et dans les fossés de drainage en bordure des
champs [8], et sur la puce d’eau Daphnia magna [9]. De toute évidence, l’AFBV a
une perception très restrictive de la communauté scientifique : elle en exclut tous
les chercheurs qui effectuent, expertisent et publient des travaux qui font une
mauvaise presse aux OGM…  
 
 Un autre exemple de  la « rigueur scientifique » de l’AFBV et du niveau de
pertinence de ses « experts » en matière d’OGM, nous est donné par l’intervention
d’Axel Kahn, autre parrain de l’AFBV, à l’émission de France Inter « La tête au
carré » du 12 mai dernier. A la question d’un auditeur relayée par l’animateur
Mathieu Vidard, demandant à l’invité s’il trouve normal que les OGM végétaux ne
soient pas testés plus de 90 jours sur quelques dizaines de rats, et s’il pense
vraiment que des tests aussi réduits puissent assurer une innocuité raisonnable de
ces produits, A. Kahn répond que « nous disposons d’un test en grandeur nature, à
savoir qu’il y a 200 millions d’Américains qui mangent des OGMs depuis 10 à 20
ans et qu’aucun problème de santé n’a été recensé ». Si de tels propos avaient été
tenus par Claude Allègre, nous aurions dit : « C’est normal, c’est Claude… ». Mais
enfin, Axel Kahn, le généticien référent du journal de 20H ! Comment est-ce
possible ? Sur quelles études sanitaires à grande échelle se base-t-il pour tenir de
telles affirmations ? Et comment de telles études pourraient-elles exister dans la
mesure où les Etats-Unis, qui produisent et consomment effectivement des OGM
depuis plusieurs années ne séparent pas les filières agricoles ? Il est donc
impossible de savoir qui consomme des OGM, à quelle dose et à quelle fréquence,
et qui n’en consomme pas. Comment pourrait-on alors établir une corrélation de
cause à effet entre l’apparition d’un quelconque problème sanitaire et la
consommation d’OGM ? Quand on voit la difficulté qu’ont les personnes qui ont
travaillé pendant 30 ans au contact de l’amiante à prouver que leurs  problèmes
pulmonaires sont liés à ce poison, on n’ose imaginer le mal qu’aurait un
consommateur qui serait victime de problèmes sanitaires liés à la consommation
d’OGM à prouver ce lien de causalité. D’autant plus que si les OGM
agroalimentaires doivent causer des soucis pour la santé, ils ne feront certainement
pas mourir subitement dans des cris de douleur, mais il s’agira plus
vraisemblablement de problèmes chroniques qui se manifesteront sur le long terme
et qui pourront donc être masqués par d’autres effets chroniques ayant des origines
diverses. L’étude des éventuels effets des OGM sur la santé nécessite bien sûr un
suivi systématique des animaux et/ou des individus qui en ont mangé avec des
groupes contrôles d’animaux et d’individus qui n’en ont pas mangé. Et par
conséquent, il est malheureusement impossible de tirer une quelconque conclusion,
sur le plan sanitaire, de « l’expérience grandeur nature » des Etats-Unis. Soit A.
Kahn le fait exprès, soit il ne sait pas ce qu’est un protocole d’étude toxicologique
(ce que je ne saurais imaginer…). Il est d’ailleurs pour le moins surprenant qu’un
scientifique qui se veut “humaniste” accepte que l’on prenne 200 millions
d'Américains pour des animaux de laboratoire sans prendre plus de précaution !!
 
 Sur le site de l’AFBV, on trouve un espace réservé aux questions des
internautes concernant les OGM, et auxquelles l’AFBV répond... de la façon la
plus crédible possible... bien sûr. Je ne vais pas recenser ici toutes les erreurs ou
dénis de connaissance que l’on peut trouver parmi ces réponses, mais je vais me
contenter de la réponse à la toute première question répertoriée : « Les gènes de
résistance à des antibiotiques utilisés pour créer des PGM sont-ils dangereux ? ».
L’AFBV répond : « Lors de la réalisation des premières plantes transgéniques, des
gènes de résistance à des antibiotiques ont été utilisés en laboratoire afin de
pouvoir sélectionner les lignées transformées an appliquant un antibiotique. Chez
les OGM récents, le gène codant pour l’enzyme permettant une résistance à un
antibiotique donné n’est plus présent dans les plantes cultivées en champ. » Ah
bon ? Mauvaise pioche ! La pomme de terre transgénique Amflora de la société
BASF, autorisée en mars dernier à la culture en Europe, contient le gène de
résistance à la kanamycine, antibiotique médical dont diverses versions mutées
confèrent la résistance à un autre antibiotique, l’amikacine, très utilisé, en
particulier dans le traitement d’infections broncho pulmonaires et de méningites. Il
en est de même pour le maïs Bt Mon863, cultivé aux Etats-unis, et autorisé en
Europe à l’alimentation animale depuis 2005 et humaine depuis 2006... Je rappelle
qu’aux côtés  de « rigueur scientifique », parmi les valeurs et principes mis en avant
dans la charte de l’AFBV, il y a aussi celui de « transparence »... No comment !
 
 Toujours parmi ces valeurs et principes dont se targue l’AFBV, on trouve
également celui de « refus des certitudes et des extrémismes ».
 Affirmer que les plantes-pesticides ne présentent aucun risque pour la santé
des consommateurs et pour l’environnement, en dépit de toute la controverse que
cette question engendre dans le monde scientifique, n’est sans doute pas une
certitude.
 Pour l ‘AFBV, être opposé à la dissémination des OGM dans les champs et
dans les assiettes, notamment en raison des incertitudes scientifiques et techniques
quant à leur innocuité sanitaire et environnementale, est un extrémisme. En
revanche, être un fervent défenseur de ces OGM agricoles n’est en rien une attitude
extrémiste : c’est tout simplement être dans l’appréciation scientifique. L’AFBV
fait sans doute aussi dans la rigueur sémantique...
 
 Que Fellous, Kahn et autres Allègre veuillent se faire les promoteurs
inconditionnels des OGM tous azimuts, c’est tout à fait leur droit,  mais qu’ils aient
alors l’honnêteté et le courage de le dire haut et fort. Cela aura au moins le mérite
de la transparence (justement !) et de définir l ‘AFBV comme ce qu’elle est : un
regroupement d’individus qui, au nom de je ne sais quelle idéologie scientiste du
« tout génétique », agissent comme groupe de pression en faveur des OGM
agricoles en se masquant derrière une prétendue rigueur scientifique qu’ils bafouent
à longueur de propos.
 
Christian Vélot, Docteur en Biologie
Maître de Conférences en Génétique Moléculaire, Université Paris-Sud
Auteur de « OGM : Tout s’explique », Ed. Goutte de Sable
 
 
 
NOTES ET REFERENCES
 
[1] CGB : Commission du Génie Biomoléculaire, ex-commission française d’évaluation des
OGM agricoles, et dont M. Fellous a été le dernier Président
 
[2]  ZWAHLEN et al. 2003. Effects of transgenic Bt corn litter on the earthworm Lumbricus
terrestris. Molecular Ecology, 12 : 1077-1086
 
[3] DIVELY G.P. et al. 2004. Effects on monarch butterfly larvae (Lepidoptera : Danaidae) after
continuous exposure to Cry1Ab expressing corn during anthesis. Environmental Entomology, 33 :
1116-1125
 
[4] PRASIFKA P.L. et al. 2007. Effects of Cry1Ab-expressing corn anthers on the movement of
monarch butterfly larvae. Environmental Entomology, 36 : 228-233
 
[5] DUTTON A. et al. 2005. Effects of Bt maize expressing Cry1Ab and Bt spray on Spodoptera
littoralis. Entomologia Expperimentalis et Applicata, 114 : 161-169
 
[6] VOJTECH E. et al. 2005. Effects of Bt maize on the herbivore Spodoptera littoralis
(Lepidoptera : Noctuidae) and the parasitoid Cotesia marginiventris (Hymenoptera : Braconidae).
Transgenic Research, 14 : 133-144
 
[7] MEISSLE M. et al. 2005. Efftects of Bt maize-fed prey on the generalist predator Poecilus
cupreus L. (Coleoptera : carabidae). Transgenic Research, 14 : 123-132
 
[8] ROSI-MARSHALL E.J. et al. 2007. Toxins in transgenic crop byproducts may affect headwater
stream ecosystems. Proceedings of the National Academy of Sciences, USA 104 : 16204-16208
 
[9] BOHN T. et al. 2008. Reduced fitness of Daphnia magna fed a Bt-transgenic maize variety.
Archives of Environmental Contamination and Toxicology, March 18


04/06/2010
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