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Analyse du résultat des élections 2012 et rapport de force politiques.

Analyse du résultat des élections et rapport de force politiques.

Ici est publié un premier texte d’analyse des résultats des élections présidentielles et législatives. Un second suivra dans quelques jours, exclusivement consacré au Front de gauche.
Sommaire
I.- Leçon essentielle de ces élections : montée de l’exigence de souveraineté nationale
A.- L’exigence de souveraineté nationale traverse tous les courants politiques
B.- Cette exigence de souveraineté nationale est marquée par de sérieuses contradictions qui peuvent déboucher sur des constructions politiques radicalement différentes
II.- Deuxième leçon : le vote utile en faveur de François Hollande et du PS afin d’éliminer Nicolas Sarkozy et l’UMP a tout écrasé
III.- Le Front national n’a pas fait de percée mais poursuit régulièrement son ascension depuis vingt-cinq ans
Au premier tour de la présidentielle, le 22 avril 2012, le taux d’abstention était assez élevé avec 20,5% ; c’était le 5e taux d’abstention le plus élevé de l’histoire de l’élection présidentielle au suffrage universel direct depuis son origine en 1965. Au deuxième tour le 6 mai, le taux d’abstention a un peu baissé, à 19,7%, 4e record en la matière. En revanche, les élections législatives ont connu le taux d’abstention le plus élevé de la Ve République (depuis 1958) : 42,8% au premier tour le 10 juin et 44,6% au second tour le 17 juin. Les électeurs ont marqué leur désintérêt pour cette élection dont ils n’attendaient rien. Cette alternance, en effet, que nous avons déjà connue dans le passé, entre la fausse gauche et la vraie droite, ne change rien de fondamental dans la vie de la population. Chaque député ne représente qu’à peine plus de 25% des inscrits, 15% si on retranche les non-inscrits sur les listes électorales. La légitimité elle-même de cette assemblée est douteuse.
L’inversion du calendrier électoral mise en place par Lionel Jospin lorsqu’il était Premier ministre en 2002 transforme de fait les élections législatives – dans l’esprit des électeurs mais pas sur le plan des pouvoirs réels de l’Assemblée nationale – en simple exercice de confirmation du résultat de l’élection présidentielle. L’effet est même beaucoup plus pernicieux, car les députés se transforment en représentants de leur circonscription et non en représentants de la Nation, dont le rôle est de s’approcher le plus près possible du Président-monarque pour s’en attirer les faveurs et les répandre sur leurs circonscriptions.
Au-delà de ces aspects institutionnels, une majorité des électeurs issus des classes populaires rejette et rejettera plus encore dans l’avenir les partis qui partagent la matrice commune du système européen et de sa monnaie, précipité chimiquement pur de la mondialisation néolibérale.
Hors Front de gauche, qui sera l’objet d’une analyse particulière, trois leçons principales peuvent être tirées de ces élections :
  • Leçon essentielle : montée de l’exigence de souveraineté nationale.
  • Un vote utile en faveur de François Hollande et du PS pour éliminer Nicolas Sarkozy et l’UMP qui a tout écrasé.
  • Le Front national n’a pas fait de percée mais poursuit régulièrement son ascension depuis vingt-cinq ans.

 I.- LEÇON ESSENTIELLE DE CES ÉLECTIONS : MONTÉE DE L’EXIGENCE DE SOUVERAINETÉ NATIONALE

L’analyse des résultats de l’élection présidentielle des 22 avril et 6 mai 2012 et des législatives des 10 et 17 juin ne peut se réduire à une simple démarche quantitative consistant à comptabiliser et comparer les scores des candidats comme le font nombre de commentateurs. Il faut au contraire tenter de donner un sens aux chiffres et chercher ce qui, sur le plan qualitatif, travaille la société française en profondeur.
Le journal Les Échos (23 avril) s’est essayé à cet exercice. Il en ressort, selon lui, que « la France du ‘‘non’’ [référence au référendum de 2005] pousse mais n’emporte pas tout ». Pour ce journal, la France du « non » correspond au « total des voix antisystème (Le Pen, Mélenchon, Poutou, Arthaud, Dupont-Aignan) » et dépasse 33%. Dans le même numéro, un économiste chez un intermédiaire financier accouche de ce constat accablé à propos de la campagne : « l’Europe est toujours apparue comme un sujet associé à la crise et à l’austérité, jamais comme un véritable projet  ». C’est ce que regrette aussi l’inénarrable Daniel Cohn-Bendit, pour qui « cette campagne a été presque franco-française » (Les Échos, 23 avril 2012).
De son côté, Régis Debray (Le Monde, 16 mars 2012) observe a contrario que ce qui « agonise, c’est la grande illusion selon laquelle il revient à l’économie de conduire la politique, et à une monnaie unique d’engendrer un peuple unique ». Il dénonce cette «  autopunition masochiste  » selon laquelle « la France n’est plus de taille  ». Enfin il constate que « dire oui à la paix et non aux nations, ignorer les États pour défendre les individus, c’est ignorer combien il en coûte d’humilier un peuple et que, partout où la puissance publique s’efface, triomphe l’ethnie, les mafias, le FMI et les clergés. Soit la guerre de tous contre tous. » Quant à l’auteur du Dictionnaire du libéralisme, Mathieu Laine, il se lamente (Le Monde, 13 avril) en constatant : « l’antilibéralisme, le seul point d’accord entre les dix candidats ».
En étudiant les programmes, les discours et les résultats des candidats, en y ajoutant (avec prudence) les conclusions des sondages et des études politiques, une idée principale se dessine nettement. La société française bouge vers une exigence croissante de souveraineté et d’indépendance nationales vis-à-vis de l’Union européenne, de l’euro, des marchés financiers, des firmes multinationales et plus généralement de la mondialisation. Il est particulièrement évident que le « projet » européen n’en est plus un et qu’il constitue même aujourd’hui un épouvantail pour une majorité de la population. Même chose pour les marchés financiers dont on nous assurait il y a encore peu que leur libéralisation était la condition de la croissance et de l’emploi. Tous ces mythes sont en train d’être balayés. On pourrait ajouter une très forte aspiration au retour de l’État dans sa fonction de gardien de l’intérêt général.
La leçon essentielle de cette élection présidentielle n’est donc pas la « droitisation » de la société française, comme le proclament un certain nombre de commentateurs. Sauf si, évidemment, ces commentateurs considèrent que l’exigence de souveraineté et d’indépendance nationales est une idée de droite.
Or, selon des modalités distinctes ou ambigües, cette exigence de souveraineté nationale traverse tous les courants politiques, à l’exception d’Europe-Écologie-Les-Verts. Elle est cependant marquée par de sérieuses contradictions qui peuvent déboucher sur des constructions politiques radicalement différentes. Si la gauche, la vraie, ne parvient pas à comprendre cette exigence qui vient du fond du peuple, elle restera divisée et amoindrie et ne jouera aucun rôle moteur.

 A.- L’exigence de souveraineté nationale traverse tous les courants politiques

Sous des formes évidemment très variées et même ambigües, tous les candidats à l’élection présidentielle, d’une manière ou d’une autre, directement ou indirectement, ont évoqué la nécessité de la souveraineté nationale et critiqué la mondialisation, les marchés financiers, les firmes multinationales ou l’Union européenne et sa Banque centrale. On a également observé la résurgence du besoin de l’État.
François Hollande, dans son programme (« Mes 60 engagements pour la France »), a affirmé que « ce qui est en cause c’est la souveraineté de la République face aux marchés  ». Il a préconisé un « mouvement de relocalisation  » et assuré qu’il renégocierait le traité européen issu de l’accord du 9 décembre 2011. Il a annoncé qu’il proposerait « une nouvelle politique commerciale pour faire obstacle à toute forme de concurrence déloyale  ». Le candidat socialiste a fait frémir les banquiers quand, lors de son meeting du Bourget le 22 janvier 2012, il a déclaré « mon véritable adversaire, il n’a pas de nom, pas de visage, pas de parti, il ne présentera jamais sa candidature, il ne sera donc pas élu et pourtant il gouverne. Cet adversaire, c’est le monde de la finance ». Plus tard dans la campagne il a pris l’engagement de modifier le rôle de la BCE pour privilégier l’emploi et la croissance : «  le changement en France permettra de modifier l’orientation de l’Europe » (Les Échos, 13 et 14 avril).
Nicolas Sarkozy, au fil de sa campagne, a infléchi son discours en multipliant les tonalités critiques à l’égard de l’Union européenne. Même le Wall Street Journal a observé cette volte-face en notant que le président-candidat avait « appelé à changer l’orientation des politiques de la zone euro pour s’assurer qu’elles soient conçues pour stimuler la croissance économique ». Le journal porte-parole des marchés financiers résume les trois priorités de Sarkozy pour le second tour : « sévir contre l’immigration, respecter les frontières de la France et chercher à maintenir une production française » (WSJ, 22 avril 2012). Le quotidien allemand Die Zeit, cité par Le Monde (23 avril 2012), interprète ainsi l’évolution sarkozyenne : le président français qui « il y a cinq ans annonçait ‘‘le retour de la France en Europe’’, menace aujourd’hui d’appliquer la ‘‘politique de la chaise vide’’  ».
En effet, le 11 mars, dans son meeting de Villepinte (93), il a « lancé un ultimatum à Bruxelles  » (L’Humanité, 13 mars 2012). Le journal communiste, d’ailleurs, semblait condamner cet acte « anti-européen » puisqu’il titrait sur deux pages « Sarkozy sacrifie l’Europe à sa campagne  » ! Sarkozy avait aussi plaidé pour l’équivalent d’un « Buy American Act » qui oblige les autorités publiques à n’acheter que des produits américains, ce qui est une forme de protectionnisme.
Le discours de Villepinte a été manifestement un tournant. Guillaume Tabard, l’éditorialiste des Échos, a évoqué « les accents souverainistes du chef de l’État » (Les Échos, 12 mars 2012). Pour Le Monde (13 mars) « le candidat Sarkozy instrumentalise l’Europe  ». Le Figaro (12 mars) citait l’ancien chef de l’État : « l’Europe ne peut pas être la seule région du monde à si mal défendre ses frontières, ses citoyens, ses intérêts  ».
Marine Le Pen a dénoncé l’Union européenne et l’euro : « Le monopole des marchés financiers et de l’Union européenne nous a privés de toute liberté.  » Pour elle, « il faut organiser le retour concerté aux monnaies nationales  » (Les Échos, 11 avril). Elle voulait renégocier les traités européens, organiser un référendum sur la sortie de l’euro, annuler la participation de la France au budget européen.
Jean-Luc Mélenchon, dans ses discours, a utilisé systématiquement le mot « patrie  ». Ses meetings ont vu flotter les drapeaux tricolores et rouges mêlés, et se terminaient par l’Internationale et la Marseillaise. Le candidat du Front de gauche a dénoncé vigoureusement le traité européen sur la discipline budgétaire (la « règle d’or ») paraphé au sommet de Bruxelles le 30 janvier 2012. Dans son programme, le Front de gauche dénonce « les diktats adressés par la Banque centrale européenne, instance non élue, aux gouvernements souverains de l’Union européenne  ». Il constate les « points communs  » entre les gouvernements de droite et de gauche : « la croyance dans la construction actuelle, libérale, de l’Union européenne  ». Le programme contient un chapitre 7 qui s’intitule « S’affranchir du traité de Lisbonne et construire une autre Europe  » et qui stipule, notamment, qu’il faudra refuser « d’appliquer des directives contradictoires à nos engagements, notamment en ce qui concerne la dérégulation des services publics  ». Autre exemple, 165 personnalités de 36 pays ont lancé un appel intitulé « Avec le Front de gauche, une autre Europe, une autre mondialisation  » (L’Humanité, 11 avril 2012).
François Bayrou a parlé de « produire français  ». Il a proposé, comme Sarkozy, Hollande, Mélenchon, que la BCE puisse intervenir lorsque les États ont besoin de refinancer leur dette. Le 12 avril il présentait une proposition de loi sur le « produire en France  ».
Nicolas Dupont-Aignan voulait remettre l’Europe en-dessous des nations et « rendre aux États leur liberté d’action  ». Il a proposé une nouvelle monnaie nationale tout en conservant une monnaie commune : « je propose de quitter l’Union européenne dans sa forme actuelle  » (Le Monde, 11 avril).
Philippe Poutou s’est déclaré favorable au « démantèlement  » des institutions européennes.
Nathalie Arthaud, de son côté, a affirmé un crédo anticapitaliste qui ne peut être conciliable avec l’Union européenne.
Jacques Cheminade, enfin, voulait « supprimer  » les directives européennes concernant les services publics et les infrastructures. Il a prôné l’abandon du traité de Maastricht et du pacte de stabilité et voulait mettre un terme aux politiques de la BCE.
Seule Eva Joly et Europe-Écologie-Les-Verts ont fait exception. Pour le programme de la candidate écologiste, « l’Europe est l’horizon politique essentiel, l’échelon pertinent pour l’action. […] En ces temps d’interdépendance et de mondialisation, elle doit être le remède à l’impuissance politique. […] La guerre des egos nationalistes a encouragé la concurrence fiscale et sociale plutôt que l’harmonisation ». Elle a appelé à faire « progresser l’Europe vers le fédéralisme.  »
Les glissements qui affectent en profondeur la société française ont trouvé un relais, un reflet dans les propos des candidats. Ce n’est pas pour autant qu’une sorte de consensus serait en train d’émerger autour de l’exigence de souveraineté et d’indépendance nationales. Les contradictions sont nombreuses entre ces différentes sensibilités politiques, et laissent penser que l’équilibre instable actuel ne pourra rester en l’état très longtemps.

 B.- Cette exigence de souveraineté nationale est marquée par de sérieuses contradictions qui peuvent déboucher sur des constructions politiques radicalement différentes

Incontestablement, l’exigence de la souveraineté et d’indépendance nationales est l’idée qui est en train de devenir une « force matérielle  ». Elle s’est forgée sur la base de l’expérience populaire de ces trente dernières années. Elle ne concerne d’ailleurs pas seulement la France. C’est toute la construction idéologique néolibérale en Europe qui s’affaisse, fondée sur la mondialisation, qui devait réduire les inégalités entre classes et nations, assurer la transition vers la modernité par une intégration toujours plus étendue des pays du Vieux Continent. L’expérience palpable de centaines de millions de personnes les conduit à constater exactement le contraire. C’est particulièrement le cas en Europe où ce phénomène est aggravé par une guerre idéologique sans merci menée pour faire avaler le mythe européen, notamment en France depuis le « tournant de la rigueur  » en 1982-1983 orchestré par le PS. La déception est à la mesure des espoirs – et des illusions – qui avaient été fabriqués de toute pièce. Au lieu de s’abandonner à la résignation face à l’impuissance affichée de la gauche « officielle » et de la droite pour résoudre les problèmes, le peuple français cherche une nouvelle voie dans la reconquête de sa souveraineté nationale. Nul ne peut prédire où elle le conduira. Mais une chose est certaine : la force qui s’est mise en marche ne pourra plus s’arrêter. C’est cette exigence que les candidats à l’élection présidentielle, chacun à sa manière, ont plus ou moins entendu, interprété et pris en considération. Pour l’instant ils restent prisonniers de leurs contradictions.
François Hollande a évoqué le besoin de souveraineté face aux marchés financiers, la relocalisation industrielle, une nouvelle politique commerciale européenne, un changement dans la politique monétaire, la renégociation du traité européen sur la «  règle d’or  ». Mais aucune mesure permettant d’atteindre ces objectifs n’est incluse dans son programme. Il n’a pas non plus donné les détails et les délais de mise en œuvre de ces propositions. Par exemple, si les 26 autres pays de l’Union européenne refusent la renégociation du traité sur la «  règle d’or  », que va faire François Hollande ? Il ne le dit pas. D’ailleurs, depuis, il a renoncé à cette renégociation, et comme monsieur Sarkozy, il s’est aligné sur madame Merkel. Nous n’avons donc aucune raison de le croire. Le PS, en effet, n’a toujours pas produit d’analyse critique du « tournant de la rigueur  » de 1982-1983. Il reste enfermé dans cet univers intellectuel comme le prouve le bilan positif qu’il persiste à tirer de la période détestable de la « gauche plurielle  » (1997-2002). Le risque – dont la probabilité qu’il se réalise est élevée – est une nouvelle déception qui alimentera, comme au cours de ces dernières décennies, le vote FN.
Nicolas Sarkozy, aux abois, n’a jamais cherché à comprendre les aspirations du peuple français. Il en était incapable. Son seul objectif relevait du marketing : élargir sa part de marché électoral en diminuant celle de Marine Le Pen quels qu’en soient les moyens. Il a donc bidouillé des formules à l’emporte-pièce dans une simple perspective électoraliste. Après la disparition – espérons définitive - de ce personnage de la vie politique, l’UMP devra se reconstruire de fond en comble. Le retour aux valeurs du gaullisme serait une voie toute trouvée, mais il est fort peu probable que les carriéristes Jean-François Copé et François Fillon, qui vont se déchirer la prochaine investiture de l’UMP, aient le temps d’y penser. Nouvelle déception en perspective qui risque de favoriser le FN.
Marine Le Pen a utilisé abondamment les expressions de souveraineté nationale, sortie de l’euro et de l’Union européenne, protectionnisme, etc. Il ne s’agissait cependant que d’un fonds de commerce. En aucun cas ces slogans n’ont été suivis de mesures concrètes et efficaces pouvant les transformer en réalité ayant un impact bénéfique sur la crise. Prenons un exemple. Marine Le Pen prétend vouloir sortir de l’euro. En réalité, elle accumule les obstacles pour aboutir au contraire de ce qu’elle claironne. Elle ne propose pas de solutions plausibles pour y aboutir. Ainsi en est-il de son idée d’une sortie « groupée  » de l’euro avec d’autres pays. C’est le meilleur moyen d’enterrer la sortie de l’euro car aucun gouvernement, actuellement, et aucune force politique susceptible de prendre le pouvoir dans les pays de l’UE pour les années qui viennent ne fait cette proposition. Une sortie « groupée » de l’euro n’est donc pas une perspective de court et moyen terme. C’est pourtant à court terme qu’il faut sortir de l’euro, condition indispensable à la sortie de la crise. D’ailleurs Marine Le Pen, au fil de la campagne, s’est faite de plus en plus discrète sur la question de l’euro et de l’Union européenne pour mettre l’accent sur ses phobies habituelles : le dénigrement des immigrés.
Jean-Luc Mélenchon s’est trouvé ligoté par un paradoxe. D’un côté, le programme du Front de gauche contient sans aucun doute possible des objectifs visant à reconquérir la souveraineté nationale, même s’ils ne sont pas annoncés comme tels, l’expression elle-même y étant absente. Mais, d’un autre côté, les moyens ne suivent pas. Ainsi, aucune politique de réindustrialisation et de relocalisation n’est possible dans le cadre de l’euro et du libre-échange imposé par l’Union européenne. Certes, le programme du Front de gauche évoque la proposition du M’PEP de « désobéir à l’Union européenne  ». Ce programme ne va pourtant pas au bout de sa logique en omettant d’indiquer que désobéir à l’UE n’est possible qu’en ôtant de la Constitution française toute référence au droit communautaire. Le Front de gauche est silencieux sur ce point quand il évoque une nouvelle constitution pour la VIe République… Même chose pour la proposition de changer les statuts de la Banque centrale européenne afin qu’elle prête directement aux États, mesure envisagée également, sous des formes variées, par François Hollande, Nicolas Sarkozy, Marine Le Pen, François Bayrou et Nicolas Dupont-Aignan. Rappelons que pour changer ces statuts (le traité de Lisbonne), il faut l’accord unanime des Vingt-Sept. Perspective hautement improbable pour les années qui viennent. Les partis politiques doivent donc dire ce qu’ils envisagent en cas de refus des autres pays de l’UE, ce que le Front de gauche, comme les autres, ne veut toujours pas formuler aujourd’hui. Dans ces conditions, s’il reste sur cette position, le Front de gauche ne pourra pas jouer le rôle de force propulsive épousant, traduisant et portant l’aspiration du peuple à la souveraineté et l’indépendance nationales en lui donnant un contenu internationaliste. D’ailleurs, dans son programme, il parle de souveraineté populaire mais jamais de souveraineté nationale, comme si cette expression était infamante. La souveraineté populaire, pourtant, ne peut pas s’exprimer valablement en étant en suspension dans l’atmosphère ou la stratosphère. Elle doit s’incarner ici-bas, sur terre, maintenant, dans un territoire qui ne peut être que la nation. L’avenir du Front de gauche se jouera sur ces questions.
François Bayrou, avec son « produire en France  », n’a lancé qu’un gadget électoral. Sa proposition de loi ne visait qu’à instaurer un label et l’extension à cinq ans de la garantie légale des produits concernés. Ce ne sont pas de mauvaises idées, mais il n’y a pas de quoi fouetter un chat. Cette velléité de souveraineté industrielle a été en effet totalement anéantie par le cœur des propositions du Béarnais : « je serai dans cette élection du parti de la vérité. Notre ennemi, c’est le surendettement. Et nous allons le vaincre. » L’endettement public, précisément, résulte de la soumission aux marchés financiers et de l’abdication de toute souveraineté à leur encontre. Ce n’est donc pas en cédant à leur chantage qu’il sera possible de reconstruire la liberté de la France. François Bayrou et le MoDem ne seront pas le relais possible pour gagner la bataille de la souveraineté. D’autant que la droitisation d’une partie de la droite va éloigner encore un peu plus cette formation politique et son leader de tout rôle stratégique.
Nicolas Dupont-Aignan, qui a mené bataille sur la sortie de l’euro et de l’Union européenne, pourrait faire partie des forces susceptibles de canaliser le mouvement qui monte dans la société autour de l’exigence de souveraineté nationale. Il ne pourra toutefois pas y parvenir seul et devra nécessairement s’allier à d’autres forces.
Philippe Poutou et Nathalie Arthaud, dans la plus pure tradition trotskiste, ont assimilé abusivement nation et nationalisme, et libre-échange et internationalisme. Les mesures qu’ils préconisent dans leurs programmes respectifs ne sont pourtant possibles qu’à l’échelle d’une nation. Il est improbable que le NPA et LO jouent un rôle d’entraînement idéologique, électoral ou dans les luttes sociales pour la période qui vient.
Conclusion
Le Parti socialiste, qui détient tous les pouvoirs (présidence de la République, Assemblée nationale, Sénat, quasi-totalité des Conseils régionaux, majorité des Conseils généraux et des grandes villes), ne répondra pas aux exigences de souveraineté et d’indépendance nationales. Il ne pourra donc pas résoudre la crise, celle-ci s’aggravera et frappera plus encore nos compatriotes. En l’état actuel, seul le FN, éventuellement allié à une partie de la droite, sera capable, dans le cadre d’une forte démobilisation populaire, d’offrir l’illusion d’une alternative.
Si la gauche, la vraie, continue à ne pas vouloir comprendre cette exigence montante de souveraineté et d’indépendance nationales qui vient du fond du peuple, elle sera balayée. Le boulevard ainsi offert aux forces des ténèbres s’ouvrira encore davantage. Les deux moments électoraux intermédiaires, en 2014 – élections européennes et municipales – doivent donc être pris très au sérieux.

 II.- DEUXIÈME LEÇON : LE VOTE UTILE EN FAVEUR DE FRANÇOIS HOLLANDE ET DU PS AFIN D’ÉLIMINER NICOLAS SARKOZY ET L’UMP A TOUT ÉCRASÉ

Si François Hollande arrive en tête de la présidentielle avec 28,63% des voix (10,7 millions de voix) au premier tour, il ne devance Nicolas Sarkozy que de 519 000 voix. Autant dire que la droite ne connaît pas une débâcle, même si les élections législatives qui vont suivre seront l’occasion pour elle d’une sévère défaite. Le score de François Hollande n’a rien d’historique. Il reste derrière François Mitterrand en 1974 lorsque le PCF n’avait pas présenté de candidat (43,25%), en 1988 (34,11%) et en 1965 (31,72%). D’autant que François Hollande avait le soutien de deux des satellites du PS, le Mouvement républicain et citoyen (MRC) et le Parti radical de gauche (PRG) qui ne présentaient pas de candidat. Le troisième satellite, Europe-Écologie-Les-Verts, avait une candidate (Eva Joly), mais pas aux législatives. Au 2e tour, François Hollande, avec 51,64%, reste derrière les records de François Mitterrand en 1988 (54,02%) et en 1981 (51,76%).
Sur le plan qualitatif, François Hollande a bénéficié de deux facteurs favorables. D’une part, Nicolas Sarkozy a porté une partie de la responsabilité de la crise et il paraissait relativement inéluctable, comme dans tous les pays de l’Union européenne qui ont connu des élections ces deux dernières années, que les élus sortants soient battus. D’autre part, au-delà de la crise, un immense rejet de Nicolas Sarkozy s’est diffusé dans la société. C’est ainsi que François Hollande a été élu essentiellement sur la base du rejet de Nicolas Sarkozy et non sur l’adhésion de la population à son projet.
Cette tendance s’est accrue aux législatives, les électeurs ont confirmé et amplifié leur choix de la présidentielle en donnant la majorité absolue des sièges au PS et à ses trois satellites : le Mouvement républicain et citoyen, le Parti radical de gauche et Europe-Écologie-Les-Verts. Leurs candidats communs obtiennent 29,22% avec 7,5 millions de voix. La perte en voix est de 3,2 millions, mais le pourcentage est en hausse de 0,59% par rapport à la présidentielle.
Nicolas Sarkozy, au premier tour de la présidentielle, rassemble 27,18% des voix (9,7 millions) et ne se trouve qu’à 1,45% de François Hollande. Cependant, son score correspond à l’addition des voix de la droite autoritaire et d’une partie du centre rassemblés dans l’UMP. En 2007, la droite (Sarkozy + de Villiers) avait fait, sans Bayrou, 33,4%. Mis à part le résultat de 2002 (Chirac 19,9% + Madelin 3,9%) où la droite obtenait 23,8%, le score de Nicolas Sarkozy est le plus mauvais réalisé par la droite depuis l’instauration du régime de la Ve République. Ce score est très loin des records réalisés en 1969 (Georges Pompidou 44,5% + Alain Poher 23,3%) soit 67,8% et en 1965 (Charles de Gaulle 44,6% + Jean Lecanuet 15,6%) soit 60,2%. En 2007, Nicolas Sarkozy, avec 27,18% avait rassemblé 11,4 millions de voix. Il en perd donc 1,7 million. Historiquement nous assistons donc à l’affaissement continu de la droite sous la forme que nous lui connaissons depuis la Libération. Au deuxième tour de la présidentielle, si on en croit les sondages, l’écart s’est resserré avec François Hollande qui disposait d’une avance confortable. On ne sait pas ce qui aurait pu se produire si la campagne avait duré une semaine de plus. Il n’en reste pas moins qu’avec 48,37%, il ne manque que 1,1 million de voix à Sarkozy pour l’emporter. Les électeurs du Front national ont massivement voté Sarkozy au second tour.
Sur le plan qualitatif, l’électorat de droite, surtout composé de personnes âgées relativement aisées et d’un bon niveau de formation, est animé par la peur. Nicolas Sarkozy incarnait à leurs yeux un rempart contre les menaces externes et internes qui pouvaient affecter notre pays.
Aux législatives, l’UMP et ses alliés obtiennent 26,51% et 6,8 millions de voix. Il y a perte en pourcentage et en voix par rapport à la présidentielle : -0,67% et -2,9 millions.
Le vote utile en faveur de François Hollande a tout balayé.
En fin de campagne il a resurgi et fait baisser le score de Jean-Luc Mélenchon qui était pourtant donné à 18% par des sondages alors qu’il réalise finalement 11,1% (4 millions de voix). Le NPA (1,15% et 400 000 voix) et LO (0,56% et 200 000 voix) connaissent de mauvais résultats historiques. Le NPA approche son plus mauvais score depuis qu’il est présent à l’élection présidentielle, auparavant sous l’étiquette LCR (1,06% en 1969). La LCR avait obtenu 4,25% en 2002 (devant le PCF qui faisait 3,37%) et 4,08% en 2007 (devant le PCF qui faisait 1,93%). Même chose pour LO qui réalise son plus mauvais score depuis sa première candidature à l’élection présidentielle (2,33% en 1974). Les scores de LO, représentée par « Arlette », avaient été ensuite de 2,30% en 1981 ; 1,99% en 1988 ; 5,30% en 1995 ; 5,72% en 2002 (devant le PCF qui faisait 3,37%) et 1,33% en 2007.
L’extrême gauche (sans le PCF-Front de gauche), avec 1,71% en 2012 (1,15% + 0,56%), réalise son plus mauvais score depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il faut remonter à 1974 pour trouver un score assez proche avec 2,33%. Nous sommes loin des grands succès de l’extrême gauche de 2002 (10,44%), 2007 (7,07%) ou même 1969 en intégrant le PSU (4,67%).
Si on intègre maintenant le PCF-Front de gauche, le score de la gauche de gauche en 2012, qui est de 12,81%, est le troisième plus mauvais depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, juste devant 2007 (9%) et 1988 (11,25%), mais derrière 1969 (25,94%), 1981 (18,75%) et même 2002 (13,81%).
Aux législatives, le Front de gauche connaît un important recul avec 6,95% et 1,8 million de voix. La perte est sévère : -4,15% et -2,2 millions de voix. Le vote utile semble être la cause la plus importante de cette chute.
Ainsi, non seulement le vote utile a limité les ambitions du Front de gauche, mais il a aussi siphonné l’extrême gauche dont les voix se sont réparties entre François Hollande et Jean-Luc Mélenchon. Ce phénomène a été amplifié aux élections législatives.
L’extrême gauche est pénalisée pour son sectarisme. Son refus de toute alliance politique, et donc de tout compromis – même entre les trois formations se réclamant du trotskisme – l’a isolé. Elle devra, elle aussi, s’interroger sur son avenir. À défaut, le NPA et LO – mais aussi le POI qui n’avait pas de candidat à la présidentielle mais plus d’une centaine aux législatives – risquent de jouer un simple rôle folklorique. On ne peut pas peser sur la vie politique française sans faire au moins 5% des voix à la présidentielle et réunir de bons scores dans plusieurs centaines de circonscriptions.
Les satellites du Parti socialiste (MRC, PRG et EELV) s’en sortent bien. Sans avoir eu à mener campagne sous leurs propres couleurs, sauf EELV avec Eva Joly candidate à la présidentielle (2,31%, 800 000 voix), ils ont pu obtenir des députés grâce à leur accord avec le PS. Le MRC obtient ainsi 3 députés, le PRG en obtient 15 et plus surprenant encore, EELV, avec les 2,15% d’Eva Joly à la présidentielle, en obtient 18.
Le vote utile a également touché Nicolas Dupont-Aignan, le candidat gaulliste, qui obtient 1,79% et 600 000 voix. Il était le seul à préconiser la sortie de l’euro et de l’Union européenne dans une perspective de souveraineté nationale nettement distincte de la position du Front national.

 III.- LE FRONT NATIONAL N’A PAS FAIT DE PERCÉE MAIS POURSUIT RÉGULIÈREMENT SON ASCENSION DEPUIS VINGT-CINQ ANS

Marine Le Pen, pour le Front national, obtient 17,90% au premier tour de la présidentielle (6,4 millions de voix). C’est un record. En 2007, son père avait fait 10,44% (3,8 millions de voix). Les meilleurs résultats du FN avaient été obtenus en 2002 (16,86% et 4,8 millions de voix), en 1995 (15% et 4,5 millions de voix), en 1988 (14,38% et 4,3 millions de voix). On peut conclure de cette évolution qu’il n’y a pas de percée du FN, mais une progression lente mais régulière depuis 25 ans. Entre 2007 et 2012 le FN gagne donc 2,6 millions de voix. D’où viennent-elles ? En partie de la droite classique qui perd 1,7 million de voix.
En ayant deux députés élus pour la première fois au scrutin par circonscription, le FN renforce sa volonté d’apparaître comme un parti presque comme les autres. La banalisation politico-médiatique joue à plein, alimentant sa stratégie de recherche de crédibilité.
La campagne de Marine Le Pen et du FN a oscillé entre une critique sociale reprenant des revendications du syndicalisme et de la gauche, et ses vielles logorrhées racistes. La sortie de l’euro, un temps évoquée, a été rangée dans un tiroir, preuve que cette idée n’était qu’un slogan pour le FN.
Le FN veut briser sa marginalité stérile en procédant à un aggiornamento de même type que celui opéré par le Mouvement social italien (MSI) de Gianfranco Fini en 1995. Rappelons que le Mouvement social italien (MSI) était un parti politique italien d’extrême droite, néofasciste, créé en 1946 par des anciens proches de Mussolini. Son programme était socialisant, anticapitaliste et antibourgeois : « Oui, nous sommes fascistes ; mais de ces fascistes qui se sont battus pour donner à l’Italie une législation sociale et syndicale. Nous sommes les fascistes des contrats collectifs de travail reconnus comme des lois, des syndicats conçus comme de libres associations de travailleurs libres et démocratiquement organisés. […] Nous sommes les fascistes qui nous sommes battus pour la participation des travailleurs à la gestion et aux bénéfices des entreprises. » Progressivement isolé, le MSI a décidé en 1995 une réorientation stratégique vers des formes plus modérées de centre droit ou de droite libérale, sous l’impulsion de Gianfranco Fini. Un nouveau nom était trouvé pour le parti : Alliance nationale (AN). En mars 2009, AN a décidé sa dissolution pour s’intégrer au nouveau parti unitaire de centre-droit, Peuple de la liberté, présidé par Sylvio Berlusconi.
C’est ce qui explique le nouveau style adopté par Marine Le Pen qui vise à transformer le parti néofasciste qu’est le cœur du FN en un parti de droite d’apparence raisonnable, apte à organiser la recomposition de la droite française autour de lui. Et à Marine Le Pen de devenir l’équivalent français de l’Italien Gianfranco Fini. La mèche a été vendue par le président du comité de soutien à Marine Le Pen, maître Gilbert Collard, élu depuis député du Gard, qui a expliqué dimanche 22 avril 2012 sur France 2 que le but du FN est de construire une « nouvelle droite  ». Cet objectif est évidemment incompatible avec le discours habituel du FN sur le « ni gauche, ni droite  » qui sert à abuser les gogos. La direction du FN doit donc être très prudente pour faire avaler ce tournant tactique et stratégique à ses militants et son électorat. Une première étape a été l’abandon du nom « Front national  » pour désigner l’appartenance des candidats du FN lors des élections législatives, qui ont été enveloppés dans un halo intitulé « Rassemblement bleu Marine  ». Il n’en reste pas moins que le noyau dirigeant du FN reste d’extrême droite, et qu’il s’agit pour ce dernier, comme dans le conte, de déguiser le loup en grand-mère afin qu’il puisse dévorer le Petit Chaperon rouge.
Cette stratégie semble fonctionner, malgré la faiblesse de la progression du Front national sur le plan électoral. Ainsi un sondage publié par Sud Ouest Dimanche le 23 juin 2012 montre qu’un sympathisant UMP sur deux, et deux sympathisants du FN sur trois souhaitent des accords électoraux entre les deux formations. Ces proportions ont beaucoup évolué durant la seconde partie du quinquennat de Nicolas Sarkozy, sous l’effet de sa politique de droitisation visant précisément à capter l’électorat du FN. C’est ce qui s’est passé dans les faits aux élections législatives puisque les candidats du FN n’obtiennent plus que 13,6% et 3,5 millions de voix. La perte est de -4,3% et -2,9 millions de voix. Là aussi le vote utile en faveur des candidats UMP a joué à plein.
La gauche, si elle continue à centrer unilatéralement son argumentation sur les questions morales, dénonçant par slogans dépourvus d’arguments le « fascisme  » et le « racisme  » du FN, sans mener le débat idéologique et programmatique, restera hors jeu et étalera son impuissance comme l’a montré Jean-Luc Mélenchon à Hénin-Beaumont. Elle restera en décalage avec l’électorat du FN qui se sentira injurié. Comment, dans ces conditions, entreprendre la moindre action de reconquête ? De telles attitudes, au contraire, seront contreproductives et consolideront cet électorat.

Auteur : par Texte du M’PEP

Le M’PEP publie ici un premier texte d’analyse des résultats des élections présidentielles et législatives. Un second suivra dans quelques jours, exclusivement consacré au Front de gauche.

dimanche 22 juillet 2012



04/09/2012
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