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Europacity : passage en force des pouvoirs publics ...

 

              Europacity ou le passage en force des pouvoirs publics.

Messagepar yann sur Ven 2 Oct 2015 


  Fin 2015, la France accueillera au Bourget la prochaine Conférence mondiale sur le Climat (COP21). A deux kilomètres de là, les pouvoirs publics cautionnent un projet d’aménagement de plusieurs milliards d’euros, qui vise l’urbanisation des dernières terres agricoles proches de Paris pour l'accueil d'un des plus grands centres commerciaux du Monde : Europacity.
 
 Selon le Collectif Pour le Triangle de Gonesse (CPTG), la promesse économique d’emplois hypothétiques de ce projet permet de balayer les deux autres piliers du développement durable, l’environnemental et le social.

 Le 7 janvier 2015, la Commission nationale du débat public (CNDP) a accordé un nouveau délai de neuf mois à Immochan, filiale immobilière d’Auchan, pour le dépôt du dossier de présentation d’Europacity. Cet événement est un signal évident de l’état de fragilité de notre démocratie.
 
 
 Le cas d’Europacity illustre en effet la façon dont nos pouvoirs publics fragilisent le socle républicain, imposent un rapport de force et créent les conditions de conflits voire d’affrontements avec les citoyens dont on a vu, à Sivens, qu’il pouvait s’avérer mortel.


  Europacity, ou l’urbanisation programmée des terres du Triangle de Gonesse

 Europacity est un « pôle de loisirs, de commerces, de culture et d’hôtellerie » prévu pour 2020-2025, au sud d’une vaste enclave agricole de 700 hectares, le Triangle de Gonesse, coincée entre les aéroports de Roissy-CDG et du Bourget. Les chiffres donnent le vertige : 2 milliards d’euros de travaux pour accueillir au sein d’un complexe de 630 000 m2 l’équivalent du parc Astérix (avec parc nautique et pistes de ski « indoor »), des galeries du centre Georges Pompidou, du palais des Congrès de Paris, du parc Monceau et des trois centres commerciaux situés à moins de 10 km (1).
 
 Tous ces équipements réunis sous un même toit, ou presque. Cela donne la dimension du projet qui souhaite atteindre un objectif annuel de 30 millions de visiteurs (deux fois plus qu’Eurodisney, première destination touristique d’Europe) et projette de créer plus de 11 500 emplois.

 Pour desservir ce futur équipement, l’établissement public d’aménagement de la Plaine de France (EPA) a obtenu de l’État et de la Région Île-de-France l’implantation et le financement public d’une des gares du Grand Paris Express, la seule programmée en plein champ.

 Depuis l’annonce officielle du projet, début 2011, le Collectif Pour le Triangle de Gonesse est mobilisé et rappelle que la sauvegarde des terres agricoles est un enjeu d’intérêt général inscrit au Schéma Directeur de la Région Île-de-France. Le collectif souhaite que ces dernières terres agricoles proches de Paris, parmi les plus fertiles d’Europe, deviennent l’armature d’un nouveau mode de développement, plus soucieux du cadre de vie des habitants dont l’environnement est grandement mité depuis plus de quarante ans par les zones d’activités, logistiques et commerciales, ainsi que par les grands équipements de transports.
 

 L’EPA voit les choses autrement : il travaille depuis dix ans (2) à l’élaboration d’un « nouveau quartier d’affaire international » de 1,8 million de m2 (la moitié de la Défense) qui devrait générer 50 000 emplois « diversifiés » à l’horizon 2030. Europacity est donc la partie
émergée d’un vaste programme immobilier, d’une « ville durable » sans logements (3), donc sans habitants !



                  Les pouvoirs publics, premiers VRP d’Auchan

 Pour promouvoir cette immense zone d’activités (4), l’EPA assure lui-même la communication d’Europacity, multipliant les événements depuis plus de quatre ans : expositions d’architecture (5), dernier Forum des projets urbains et salons immobiliers, dont le Mipim, en mars 2015 à Cannes. Le directeur de l’EPA intervient régulièrement aux côtés de celui d’Europacity pour vanter « l’insertion harmonieuse de ce projet sur le territoire».


  La force d’Auchan est d’avoir obtenu très tôt, le soutien des représentants de l’État.

 En novembre 2011, à peine dévoilé, Europacity figurait dans la liste des projets labellisés Grand Paris.

  Fin 2015, ce sont le Premier
ministre et le ministre des Affaires étrangères (et du Tourisme !) qui ont appelé publiquement à la mise en chantier du projet. Ces soutiens surprennent puisqu'à ce jour, il n’existe aucun dossier officiel de présentation du projet. C’est ce document qui est exigé par la CNDP pour organiser le débat public, peut-être fin 2015.

 

 D’ici là, chacun est invité à croire les chiffres mirifiques d’emplois et de visiteurs avancés par Immochan, relayés par l’EPA.

 Nombre d’économistes jugent simplistes les calculs d’Immochan en montrant que les chiffres de ce type d’estimation sont régulièrement battus en brèche par la réalité des emplois directs créés (6).

 Sur quels éléments l’EPA et nos ministres ont-ils bien pu se fier pour manifester autant d’intérêt au projet ?



          L’impossible remise en cause du dogme de la Croissance sans f(re)in

 Cette « aventure » révèle l’incapacité du monde politique à remettre en cause le dogme de la Croissance, y compris dans ses représentations les plus outrancières.

 La seule perspective de création d’emplois annoncés et de «retombées économiques positives» suffit à faire cautionner par nos autorités tous les arguments écologiques, sociaux et culturels les plus fumeux. En ce sens Europacity est une caricature, d’ailleurs dernièrement primée à ce titre (prix Pinocchio).

 Or, pour un beau nombre de spécialistes de l’économie de l’aménagement, le moteur du développement de nos territoires n’est plus la création d’emplois. Ce sont plutôt les sources de revenus attendues qui constituent l’enjeu du développement.

 La Plaine de France est d’ailleurs un cas d’école de cette pensée productiviste à l’œuvre depuis quarante ans : « Plus de la moitié des emplois (et 85% de ceux qui sont les plus qualifiés) de ce territoire sont occupés par des actifs résidant ailleurs ».

 

  Les emplois offerts par les activités très spécialisées de la plateforme de Roissy correspondent très mal aux qualifications locales. Europacity est donc caricaturalement fondé à partir d’un type de développement urbain reposant sur des grands projets métropolitains, offrant services et commerces à ceux qui n’habitent pas le lieu, qui ne cultivent pas la terre, qui ne sont que de passage.

 Tournant le dos à la majorité des urbains non pratiquants et des petits territoires cherchant des alternatives au modèle productiviste, carboné de la croissance éternelle.



                            Le déni démocratique des pouvoirs publics

 Ce qui est particulièrement dérangeant, c’est la manière forte et brutale par laquelle les représentants de l’État interviennent pour prendre position en faveur d’Europacity alors que le débat public n’a pas encore eu lieu et qu’il n’existe aucun dossier officiel de présentation du projet.

 Or, selon la loi d’aménagement de ce type de projet, le « débat public [doit] avoir lieu en amont de toute décision afin que les avis divergents ou contradictoires puissent interpeller le maître d’ouvrage ».

 C’est pour éviter tout conflit d’intérêt que le législateur a fait de la CNDP une autorité administrative indépendante. L’État et l’EPA devraient donc être les garants du débat public, faire en sorte qu’il ait lieu au plus tôt et s’interdire de prendre préalablement position sur le dossier. Et cela d’autant plus qu’il s’agit ici d’un projet 100% privé.

 Les contestations, parfois violentes, autour des grands projets inutiles et imposés (7) partout en France et le décès tragique de Rémi Fraisse, à Sivens, semblent sans effets tangibles sur l’attitude des pouvoirs publics.
 Cependant, nombre d’élus ne sont pas favorables au projet. L’ensemble des élus du Conseil Général de Seine Saint-Denis, gauche et droite confondues, le désapprouve publiquement.   

 Dans le Val d’Oise, les élus régionaux Front de gauche et EELV s’y opposent également.

 Les 2 communes qui jouxtent le Triangle de Gonesse, Tremblay-en-France (Fdg) et Aulnay s/Bois (UMP), ont fait part de leur opposition et inquiétudes, compte-tenu des centres commerciaux déjà existants et de l’enjeu de la reconversion du site de Peugeot SA à Aulnay.


 Imperturbable, l’État a choisi le rapport de force et poursuit les acquisitions de foncier agricole du Triangle de Gonesse comme au bon vieux temps de la technocratie des Villes nouvelles.

 Ironie du sort, c’est à deux kilomètres de là, sur le site de l’aéroport du Bourget, que se tiendra fin 2015 la Conférence mondiale sur le climat où la France s’affichera comme l’un des leaders exemplaires en matière de lutte contre le réchauffement climatique. 

 On peut être assuré que l’ensemble du gouvernement appellera à un « changement de paradigme » pour promouvoir « de nouveaux mode de production et de consommation ».

 Est-ce qu’Europacity sera présenté comme le nouveau savoir-faire français en la matière ? On est impatient de connaître l’avis des spécialistes du GIEC sur ce projet…


Notes :
(1) Aéroville, O’Parinor et Le Millénaire : 230.000 m2 de surfaces commerciales, l’équivalent du seul volet commercial d'Europacity
(2) Le concours pour le plan d’aménagement du Triangle de Gonesse a été lancé en aout 2006 par l’EPA
(3) Toute nouvelle construction de logements est interdite ou très largement contrainte en raison du trafic aérien (nocturne) de Roissy CDG
(4) Les termes de ville ou de quartier employés par l’EPA sont impropres puisqu’aucun logement ne sera construit, donc aucun habitant n’y habitera, contrairement à la Défense. Il s’agit donc bien d’une zone d’activités mixtes (commerces et bureaux)
(5) L’exposition « Europacity 2012 – Alliage(s) et Territoires(s) » à la Maison de l’Architecture de Paris du 20-27 septembre 2012 a été Co-organisée par l’EPA et Europacity
(6) Cf. par exemple les méthodes standardisées dans le cadre des projets de création aéroportuaire.
(7) Aéroport Notre-Dame-des-landes, LGV Lyon-Turin, Center Parc Roybon, Fermes des Milles Vaches, etc.

yann
 

Messagepar yann sur Ven 2 Oct 2015 17:50

Europacity ou le passage en force des pouvoirs publics

Par Yann Fiévet (socio-«économiste) et Benjamin Girons (urbaniste)
Revue « Nature & Progrès », septembre 2015
 


04/10/2015
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