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Grand bétonnage et emplois...


              Grand bétonnage :

    « Sur l’emploi, aucune promesse n'a été tenue"


PAR JADE LINDGAARD
ARTICLE PUBLIÉ LE JEUDI 13 AOÛT 2015


Les petits et grands travaux d’aménagement
du territoire permettent-ils vraiment de créer
des emplois ?

Oui, mais beaucoup moins que
ce qu’ils promettent, selon Jacqueline Lorthiois,
socioéconomiste, et l’une des très rares spécialistes de
ce sujet. Suite de notre série sur le grand bétonnage.
Spécialiste de l’emploi en Île-de-France, Jacqueline
Lorthiois a été conseillère technique dans plusieurs
cabinets ministériels et délégations, responsable d’un
bureau d’études, et a longtemps enseigné. Cette
socioéconomiste a cofondé la coopérative Réseau de
l’économie alternative et solidaire (REAS), ainsi que
le Mouvement de l’habitat groupé autogéré, qui a
monté les premières expériences d’habitat participatif
et de coopératives d’habitants. Elle a aussi été
candidate aux élections départementales de 2015 dans
le Val-d'Oise pour EELV.
Aéroport de Notre-Dame-des-Landes, tunnel
ferroviaire Lyon-Turin, Center Parcs dans la
Vienne et l’Isère, centre commercial et de
divertissement EuropaCity en région parisienne,
etc. : tous ces projets d’aménagement du
territoire affichent d’ambitieux objectifs de
création d’emplois.

Cela s’est-il vérifié dans
l’histoire des infrastructures en France ?
Jacqueline Lorthiois. Elles ont créé des activités et de
l’emploi. Mais à ma connaissance, jamais autant que
le nombre d’emplois promis.Aucune promesse n’a été
tenue.

Par exemple, en 1975, le rapport Lachaize, du
nom de son préfet rédacteur, prévoyait la création de
70 000 emplois sur le pôle de l’aéroport de Roissy,
alors tout juste inauguré (en 1974). Mais en 1978,
les résultats du recensement Insee ne comptabilisent
que 18 000 postes. Et encore, en ratissant large : il a
fallu intégrer dans ce chiffre la totalité du personnel
de l’aéroport, notamment ses 5 000 navigants qui ne
posaient pas le pied à terre.
Aujourd’hui encore, ça dysfonctionne. Aéroports de
Paris déclare 86 000 emplois directs pour Roissy. Les
actifs locaux tentent de trouver du travail à l’aérogare
mais un tel site ne constitue pas véritablement un
pôle d’emplois, offrant une palette suffisamment large
de compétences et de qualifications pour fournir les
emplois nécessaires aux habitants. C’est plutôt ce
qu’on appelle un pôle d’activités, c’est-à-dire une
concentration d’entreprises spécialisées dans quelques
branches professionnelles (aéronautique, logistique,
nettoyage, sécurité…). Résultat : l’aéroport recrute
sur une aire diffuse, immense, qui s’étend sur toute
l’Île-de-France et une partie de la Picardie. Plus
Roissy grandit, moins son aire directe est dense
en emplois. Le problème, c’est qu’on crée une
offre locale de logements pour attirer les actifs non
résidents. Mais ces nouveaux habitants ne trouvent
pas à s’employer sur place. On doit donc créer des
transports pour leur permettre d’exporter chaque jour,
au loin, leur force de travail. Tout cela engendre des
surcoûts qui engendrent une demande de croissance
économique locale et donc de développement de
nouvelles activités. C’est une histoire sans fin. Autre
exemple éloquent : le parc Euro Disney, ouvert en
1992. On a promis jusqu’à 100 000 emplois, alors
qu’il y en a 15 000 aujourd’hui, et que lorsqu’il a été
inauguré, il n’y en avait que 12 200.
Devant le centre commercial My Place (Auchan), à Sarcelles (DR).
Retrouve-t-on le même problème avec les projets
actuellement en développement ?
Sur le triangle de Gonesse, Immochan, la société
immobilière d’Auchan, veut construire EuropaCity,
prévu pour 2020 : 240 000 m2 de centre commercial,
20 000 m2 de restaurants, 50 000 m2 de parc
d’attractions, une piste de ski, des salles d’exposition
et de congrès, 12 hôtels…

Au départ, ils annonçaient la
création de 20 000 emplois, parce qu’ils additionnaient
les chiffres des emplois du chantier à venir (10 000
selon eux) et de l’exploitation des sites (11 500). Mais
ce n’était pas correct : les emplois se succèdent, ils
n’existent pas en même temps. Par ailleurs, le temps
des chantiers employant 10 000 personnes est révolu.
Je conteste ce chiffre.

Le chantier d’Eurotunnel dans
les années 1980 a employé 10 000 personnes mais
c’était pour construire 55 km de tunnel dont 35 sous
la mer. C’était le plus grand chantier de France. On
ne peut pas prétendre qu’EuropaCity, avec ses 30
hectares, va créer autant d’emplois qu’Eurotunnel.
C’est absurde.


Actuellement, le plus grand chantier du pays, c’est
l’EPR de Flamanville : 120 hectares, 300 000 m3 de
béton, 500 000 m3 de coffrage, 40 000 tonnes d’acier
et de béton armé.

C’est considérable. En 2011, il
employait 3 200 ouvriers, dont un millier d’étrangers
(Roumains, Bulgares, Italiens, Espagnols) travaillant
pour des filiales de Bouygues. Au départ, Pôle emploi
a fait circuler un « train de l’emploi » qui a traversé tout
le Cotentin, et a attiré des centaines de chômeurs. Mais
très peu ont été recrutés.

En 2011, 479 demandeurs
d’emploi ont été embauchés sur le chantier après avoir
suivi une formation financée par la Région.


L’autre très grand chantier en cours actuellement
est ferroviaire : la ligne à grande vitesse Tours-
Bordeaux, aussi appelée Sud Europe Atlantique. Ils
construisent 350 km de voies, 400 ouvrages d’art, 19
viaducs. On décompte 50 millions de m3 de déblais,
1 million de traverses en béton. 117 communes sont
concernées. C’est gigantesque. Combien de personnes
y travaillent ? 4 500 salariés directs, dont 3 200 fournis
par Vinci. Donc en réalité, seuls 1 300 emplois directs
ont été créés le long du parcours, eux aussi successifs,
dont 400 emplois en insertion. Il y a aussi 1 300
emplois pour les sous-traitants et fournisseurs.


Pourquoi un tel décalage numérique entre les
emplois promis et ceux créés ?
Il faut comprendre comment fonctionne un chantier :
d’abord les terrassiers creusent les trous, et manient les
énormes bulldozers. Après viennent les ferrailleurs et
les coffreurs-boiseurs qui édifient le béton armé. Puis
les techniverriers débarquent pour faire les fenêtres.
Les électriciens posent l’électricité. Ensuite, c’est
le tour des plombiers, des soliers qui posent les
moquettes, etc. À la fin, les finisseurs réparent toutes
les imperfections. Ces corps se succèdent et ne sont
pas présents en même temps sur place. Ils ne vont
pas poser les canalisations en même temps que les
moquettes. De plus, le taux de productivité a beaucoup
augmenté ces dernières années, avec la mécanisation
et la livraison de pièces toutes faites. Je passe souvent
observer les chantiers de prolongement de la ligne 14,
porte de Clichy, dans le quartier des Batignolles. Vous
n’avez jamais plus de quelques dizaines de personnes
en même temps.
Le chantier de la LGV Tours-Bordeaux, tel que vu sur Google Maps.
Prenez le chantier du centre commercial Le Millénaire
à Aubervilliers. Il y a eu jusqu’à 600 personnes à
un moment sur le chantier. Ils ont formé 10 à 15
jeunes sans qualification. Au total, 20 % des personnes
embauchées étaient issues du 93. Ce ne sont pas des
milliers d’emplois, alors que 500 000 actifs habitent en
Seine-Saint-Denis. Pour le centre commercial Quartz,
à Villeneuve-la-Garenne, la mairie était enchantée
car elle avait placé 10 coffreurs-boiseurs lors d’une
année sur le chantier.

À côté de Roissy, le centre
commercial Aéroville promettait 2 500 postes pour
son exploitation. En réalité, 1 600 emplois ont été
créés. Quand ils ont déposé leur projet en 2008, ils
tablaient sur 80 millions de passagers à Roissy en
2012, alors qu’ils sont aujourd’hui 62 millions. Ils se
sont trompés de 20 millions.

Les modes de calcul et d’estimation des emplois
créés ne sont-ils pas à revoir ?


Il existe différentes manières d’apprécier la création
d’emplois. En fonction de celle que l’on choisit,
on peut artificiellement faire grossir les retombées
escomptées. Par exemple, dans le cas de l’aéroport
de Roissy, le Val-d’Oise « s’attribue » 101 000
emplois, alors que l’aéroport couvre en réalité
trois départements. Ou encore, Air France indique
l’ensemble de son effectif au siège social de Roissy,
englobant les activités situées à Tremblay mais aussi
la part revenant à Orly (un tiers du trafic).
Il y a aussi le problème posé par la notion d’emplois
induits, qui est un véritable mensonge. Par effet induit,
on entend les retombées liées au fait que les entreprises
travaillant sur le site distribuent des rémunérations qui
permettent à leurs salariés d’effectuer des dépenses et
donc de soutenir une activité économique, elle-même
génératrice d’emplois.
Par exemple, pour les 12 200 emplois d’Euro Disney,
on prend les salaires versés au personnel, on les
rapporte au lieu d’habitat des salariés, et on considère
qu’ils réalisent 100 % de leurs dépenses sur leur lieu
d’habitation et qu’ils soutiennent le petit commerce,
la restauration, etc. Mais c’est idiot.

Vous n’achetez
pas tout sur votre lieu d’habitat : si vous allez au
cinéma à Paris quand vous habitez à Gonesse, ou
quand vous partez en vacances, vous dépensez votre
argent ailleurs.

Cela produit des doubles comptes.
Imaginons un touriste qui passe trois jours en France,
dont un à Disney, un autre au Mont-Saint-Michel et
un autre aux châteaux de la Loire. À qui attribuer
le mérite de ses dépenses avec ce système de
comptage ? Elles vont être comptabilisées trois fois. La
méthode de mesure est absurde. Si vous additionnez
tous les emplois induits annoncés en France, vous
obtenez beaucoup plus que le nombre d’emplois réels.
Admettons qu’EuropaCity ouvre, nous sommes en
2025, je suis touriste, je passe trois jours en France, je
vais faire du ski à EuropaCity plutôt que de le passer
à Disney. Mais celui-là, on ne le comptera pas en
moins des emplois induits de Disney. Quand Disney
a ouvert, il a volé des emplois à la tour Eiffel, aux
châteaux de la Loire et au Mont-Saint-Michel. Rien
ne prouve que ce ne sont pas des déplacements de
consommation.

Les gens n’ont pas le porte-monnaie
élastique. Ce n’est pas parce que l’on augmente l’offre
de sortie, que cela va augmenter les dépenses.
Passé un certain nombre de zéros, il n’y a plus d’esprit
critique. La quantité aveugle tout le monde. Le coût à
l’unité n’a plus d’importance.
Boite noire


J’ai découvert le travail de Jacqueline Lorthiois par
le biais du collectif pour le triangle de Gonesse qui
s’oppose au projet EuropaCity du groupe Auchan.
Elle m’a longuement reçue chez elle le 22 juillet, au
milieu de ses innombrables classeurs de tableaux et de
données statistiques.

Par ailleurs, Jacqueline Lorthiois
a aussi tenu le blog « Le Journal d’une Impatiente »
après une greffe totale de la colonne vertébrale, et est
membre de la Commission nationale des usagers de la
santé.


Directeur de la publication : Edwy Plenel
Directeur éditorial : François Bonnet
Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart (SAS).
Durée de la société : quatre-vingt-dix-neuf ans à compter du 24 octobre 2007.
Capital social : 28 501,20€.
Immatriculée sous le numéro 500 631 932 RCS PARIS. Numéro de Commission paritaire des
publications et agences de presse : 1214Y90071 et 1219Y90071.

 

 



14/08/2015
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