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LE CHAMP DES POSSIBLES. Penser l'effondrement

                         LE CHAMP DES POSSIBLES. Penser l'effondrement

Livre, 13 juillet 2015

Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes

STEVENS Raphaël et SERVIGNE Pablo , « Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes », 2015.

Avec cet ouvrage, Pablo Servigne et Raphaël Stevens souhaitent poser les bases d’une science appliquée et transdisciplinaire de l’effondrement, la « collapsologie ». Dérivée du mot latin collapsus qui signifie tomber en un seul bloc, la collapsologie a la double vocation d’établir l’état des lieux actuel des connaissances scientifiques sur le sujet et de donner un sens aux événements qui nous arrivent ou pourraient nous arriver. Le livre, structuré en trois parties, navigue ainsi entre les prémices d’un effondrement de notre civilisation thermo-industrielle et la manière dont ces changements peuvent être vécus. Agrémenté de métaphores éloquentes, et offrant une vue générale et complète du sujet, il deviendra à n’en pas douter une référence en la matière.

Dans la première partie, ce manuel de collapsologie passe en revue les différents enjeux et défis sociaux, économiques et environnementaux auxquels l’humanité est confrontée en ce début de XXIe siècle. Sans toutefois les approfondir, cet ouvrage recouvre l’ensemble des notions clefs qui permettent d’appréhender l’effondrement.

Les auteurs commencent par mettre en évidence la distinction importante entre limites et frontières. Alors que les premières sont infranchissables car elles achoppent sur les lois de la thermodynamique, les secondes au contraire peuvent être dépassées. Elles représentent des seuils à ne pas franchir sous peine de déséquilibrer le système Terre et de mettre en péril l’habitabilité même de notre planète.

Les frontières sont généralement invisibles, et de ce fait ne sont malheureusement identifiées qu’une fois franchies.

Les auteurs abordent ensuite, à la lumière de cette distinction, différents enjeux tels que l’approvisionnement énergétique, le réchauffement climatique, les services écosystémiques. Certains jugements pourraient parfois être plus pondérés. Tel est le cas par exemple concernant les énergies renouvelables qui, selon les auteurs, ne sont pas à même de compenser l’épuisement des ressources fossiles. Certes, elles ne pourront pas soutenir notre système économique capitaliste, mais elles peuvent toutefois assurer une production d’électricité suffisante pour maintenir une qualité de vie confortable, pour autant que nous changions nos modes de vie [1]. Mais dans l’ensemble, les auteurs dressent de manière claire et pertinente l’état des lieux planétaire.

Au moment d’aborder la célèbre étude de Johan Rockström et son équipe (« Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity [2] ») et les effets de seuils, ils consacrent plusieurs paragraphes au fonctionnement des systèmes complexes. Y sont mis en exergue les points de basculement, les effets en cascade (ou effets domino) et le caractère imprévisible de ces changements d’état brusques. Ces notions sont élémentaires pour comprendre notre système Terre et les risques d’effondrement qui nous menacent.

À plusieurs reprises, les auteurs soulignent pertinemment l’interdépendance entre les systèmes financier, économique et énergétique de notre société. Cette complexité, à rebours de ce que l’on pourrait croire, la rend plus vulnérable ; à tel point que la moindre perturbation endogène ou exogène peut par effet de cascade engendrer son effondrement. À cette fragilité inhérente s’ajoutent l’inertie technologique, les rendements décroissants et les mécanismes de verrouillage (qu’ils soient techniques, psychologiques ou institutionnels). Tous ces éléments entrevus dans la première partie de l’ouvrage portent les auteurs à envisager un effondrement irréversible et global de notre civilisation.

Dans la deuxième partie, Pablo Servigne et Raphaël Stevens discutent la validité des prévisions d’effondrement. En effet, l’ambiguïté des études sur le collapse réside dans le fait qu’il n’est objectivement pas possible de prédire la survenance d’un effondrement. Au mieux, nous pouvons détecter des signes avant-coureurs. Mais même là, nous ne pouvons affirmer que ces signaux annoncent un basculement de notre système. Ils relèvent très justement qu’en collapsologie l’intuition, nourrie évidemment par de solides connaissances scientifiques, est primordiale. En soi, un effondrement de notre société ne pourra être identifié et analysé qu’a posteriori, par le travail d’historiens. Cela ne signifie cependant pas qu’il faille nous en détourner. Pour reprendre la posture du philosophe Jean-Pierre Dupuy, il vaut mieux considérer les menaces grandissantes comme des quasi-certitudes et agir pour les éviter.

Utiliser des modèles mathématiques peut être une autre manière de se projeter dans l’avenir. Les auteurs retiennent et développent deux modèles : le modèle HANDY (Human And Nature DYnamics), de Safa Motesharrei, Jorge Rivas et Eugenia Kalnay [3], et le modèle World3 conçu par les époux Meadows dans leur célèbre rapport Halte à la croissance [4].

Finalement, l’ultime partie de cet ouvrage est consacrée aux formes que pourrait prendre un effondrement. Pour ce faire, les auteurs adoptent quatre approches différentes : la démographie, la psychologie, la sociologie et la politique.

Dans ce qu’ils appellent la démographie de l’effondrement, ils présentent l’opposition entre les visions cornucopienne [5] et malthusienne. La sociologie de l’effondrement relativise les perspectives sanglantes véhiculées par les films et romans : l’effondrement n’engendre pas forcément guerres et violences, mais peut déboucher sur une ère d’entraide et d’altruisme. Sous l’angle de la psychologie, sont présentées les barrières cognitives sur lesquelles butent nos efforts de lutte contre le changement climatique. Quant à l’approche politique, elle présage l’émergence de collectivités locales résilientes et débranchées du système industriel.

Les auteurs arrivent à la conclusion que la temporalité et la géographie de l’effondrement probable de notre société ne seront, respectivement, ni linéaire ni homogène. Malgré tout global, l’effondrement n’est pas à envisager comme une apocalypse ou la fin du monde, mais plutôt comme la fin d’un monde. Il ferme des avenirs qui nous sont chers, mais dans le même temps en ouvre une infinité d’autres.

Et en définitive, ce livre a aussi pour but de réfléchir sur les divers chemins qui s’offrent à nous pour minimiser les sinistres conséquences qui découleront de la chute de notre civilisation thermo-industrielle.

https://www.futuribles.com/fr/base/bibliographie/notice/comment-tout-peut-seffondrer-petit-manuel-de-colla/

Entretien avec Pablo Servigne sur l'ouvrage qu'il publie aux éditions du Seuil. Comment tout peut s'effondrer. Petit Manuel de collapsologie à l'usage des générations présentes.
http://www.dailymotion.com/video/x2x0zve_le-champ-des-possibles-penser-l-effondrement_school


[1] Voir Bardi Ugo, Le Grand Pillage. Comment nous épuisons les ressources de la planète, Paris : Les Petits Matins / Institut Veblen, avril 2015.

[2] Rockström Johan et alii, « Planetary Boundaries: Exploring the Safe Operating Space for Humanity », Ecology and Society, vol. 14, n° 2, 2009. URL : http://www.ecologyandsociety.org/vol14/iss2/art32/. Consulté le 10 juillet 2015.

[3] Présenté in Ecological Economics, vol. 101, mai 2014, p. 90-102.

[4] Meadows Dennis et Donella, Behrens William, Ranger Jørgen, Halte à la croissance ?, Paris : Fayard, 1973.

[5] Selon laquelle les innovations technologiques permettront toujours à l’humanité de subvenir à ses besoins matériels, eux-mêmes considérés comme source de progrès et de développement (NDLR).

 

Site web: http://www.netoyens.info/
JE NE VEUX PAS CROIRE, JE VEUX SAVOIR.




08/08/2015
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