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Le projet EuropaCity, un mirage aux emplois



                         Le projet EuropaCity, un mirage aux emplois

PAR JADE LINDGAARD ARTICLE PUBLIÉ LE MARDI 12 AVRIL 2016

Pour défendre l’utilité sociale d’EuropaCity, son projet de centre commercial et de loisirs dans le Val- d'Oise, le groupe Auchan promet de créer des milliers d’emplois. Ses chiffres reposent sur des hypothèses fantaisistes au regard de la réalité des grands chantiers de BTP et des centres commerciaux.

L’important, c’est l’emploi. Enfin, en théorie. Pour défendre l’utilité sociale d’EuropaCity, son projet de centre commercial doublé d’activités de loisirs dans le triangle de Gonesse (95), Immochan, filiale du groupe Auchan, met en avant un argument principal : créer une offre de travail sur un territoire touché par un fort chômage : 13 % et 11 % respectivement en Seine- Saint-Denis et dans le Val-d’Oise, mais 40 % et 37 % pour le chômage de longue durée. C’est le sujet de l’atelier thématique qui doit se tenir mardi 12 avril à Villiers-le-Bel, dans le cadre du débat public sur l’un des plus gros projets d’aménagement de l’Île-de-France (230 000 m2 de commerces, une piste de ski, des espaces culturels sur 80 hectares, plus de 3 milliards d’euros d’investissements).

Visualisation d'une rue d'EuropaCity (extraite du dossier du maître d'ouvrage).

Extrait du dossier du maître d'ouvrage.

Pendant le débat public à Gonesse, le 17 mars 2016. ©Yann Guillotin

Pendant le débat public à Gonesse, le 17 mars 2016. ©Yann Guillotin

Dans le dossier du maître d’ouvrage, Alliage et territoire (filiale d’Immochan) promet 4 200 emplois par an en moyenne lors de la construction du site, puis 11 800 emplois directs en phase d’exploitation. Le problème, c’est que ces chiffres et leurs déclinaisons reposent sur des hypothèses fantaisistes au regard de la réalité des grands chantiers de BTP et de l’activité des centres commerciaux en Île-de-France.

Construire Europa City créera-t-il 4 200 emplois ?

Europa City serait « un projet fortement créateur d’emplois » selon la promesse d’Immochan. Pour la phase de construction, 4 200 personnes seraient mobilisées par an en moyenne sur le chantier. D’où vient de chiffre ? Mystère. Le dossier du maître d’ouvrage renvoie en notes de bas de page à l’étude d’impact emploi réalisée en 2011 par le bureau d’études Sémaphores. On y trouve bien le chiffre de 4 200 emplois. Mais aucun détail expliquant son mode de calcul.

Plus embêtant encore, on tombe sur une énormité (p. 9) : ce sont 12 600 emplois directs, au total, qui seraient mobilisés pour construire le site. L’auteur du rapport a multiplié le nombre d’emplois par le nombre

d’années du chantier. Comme si chaque 1er janvier, les effectifs du chantier allaient bondir automatiquement. Cette erreur de calcul est reprise dans la version actualisée de 2015 : revue à la hausse, la durée des travaux est désormais estimée à 4,5 ans. Si l’on multiplie chaque année par 4 200, on obtient cette fois- ci 18 820 emplois. Et hop, d’un coût de calculette magique, on multiplie les promesses d’emploi sans aucun rapport avec le terrain. En réalité, les tâches et la main-d’œuvre pour les accomplir se succèdent sur un chantier de BTP. Elles ne s’additionnent pas au fil des ans, et surtout pas dans les proportions gigantesques envisagées par le bureau d’études. Travailler pendant 4 ans et demi ne signifie pas occuper 4,5 emplois différents.

Immochan ne reprend pas cette estimation quadruplée dans sa communication sur les bénéfices d’EuropaCity. Mais il ne justifie pas non plus la création de 4 200 emplois. Or, ce chiffre semble surestimé. Selon la socio-économiste Jacqueline Lorthiois, spécialiste des grands travaux, les deux plus grands chantiers en cours aujourd’hui en France, pour édifier l’EPR, à Flamanville, et la ligne ferroviaire à grande vitesse (LGV) entre Tours et Bordeaux, emploient entre 4 000 et 4 500 salariés. Or, leur niveau de complexité dépasse de très loin celui d’EuropaCity. Il semble improbable que le chantier du centre commercial et de loisirs nécessite autant d’ouvriers et ingénieurs. « Aujourd’hui les chantiers de BTP sont très mécanisés. Ils emploient moins de

personnes et elles sont plus qualifiées qu’autrefois. Les gains de productivité ont été considérables », explique la spécialiste.

En cherchant bien, on trouve un début d’explication dans le rapport de Sémaphores : pour mesurer l’emploi direct, l’auteur de l’étude a converti les dépenses d’investissements annoncés (3,1 milliards d’euros) en emplois, à partir des ratios d’emploi du secteur. Premier problème : ils proviennent de l’enquête annuelle des entreprises de l’Insee, qui date de 2009, alors que si le chantier d’EuropaCity est lancé, il pourrait courir de 2017 à 2021. Entre-temps, l’organisation du travail a pu changer dans le BTP, secteur très impacté par la crise économique. Deuxième incohérence : les estimations d’EuropaCity ne correspondent pas à la réalité observée sur les grands chantiers. Par exemple, pour construire le « Pentagone », le nouveau siège du ministère de la

e défense,dansleXV arrondissementparisien,l’Étata

investi 3,5 milliards d’euros, soit un montant proche de celui d’EuropaCity. Mais le chantier n’a occupé que 2 000 travailleurs en période de pointe, selon l’estimation de Jacqueline Lorthiois. Pour l’EPR de Flamanville, qui, lui, emploie jusqu’à 4 000 personnes simultanément, l’investissement est bien supérieur, à 10,5 milliards d’euros. Ce qui, avec le même ratio, équivaudrait pour EuropaCity à 1 181 emplois annuels et non 4 200 emplois, calcule Jacqueline Lorthiois. Bref, les créations d’emplois d’EuropaCity paraissent fantaisistes.

L’exploitation d’EuropaCity créera-t-elle 11 800 emplois directs ?

Impossible de vérifier cette affirmation sur la base des documents publiés par le maître d’ouvrage ou le bureau d’études Sémaphores qui ne fournissent aucune indication sur le nombre d’emplois à temps plein, à temps partiel, la quantité de postes à pourvoir, pour combien de temps. Le flou est total et la confusion entretenue sur la réalité des emplois promis.

Un rapport rédigé par le bureau d’études Lafayette Associés, commandé par un conseiller départemental LR, Vijay Monany, et le maire du Blanc-Mesnil, Thierry Meignen, opposés à EuropaCity, alerte sur le risque des destructions d’emplois qu’occasionnerait l’ouverture du centre commercial. Les métiers recherchés (cuisiniers, employés de l’hôtellerie, bouchers, boulangers, artistes) sont en tension, c’est- à-dire qu’ils sont difficiles à pourvoir. Dans ces conditions, l’ouverture du centre commercial ne créerait pas d’emplois. Elle les déplacerait vers le triangle de Gonesse. Elle causerait aussi des destructions de postes. « Dans le contexte bien connu de l’hyperinflation des grands complexes commerciaux en France, les galeries marchandes déjà sur place, et qui peinent à attirer plus de la moitié du trafic projeté au moment de leur création, seraient vouées à une mort certaine », écrit l’auteur de l’étude.

Pendant le débat public à Gonesse, le 17 mars 2016. ©Yann Guillotin

Par ailleurs, est-il crédible de compter sur 11 800 emplois directs à EuropaCity, qui pourrait couvrir 80 hectares, alors que Disneyland Paris emploie 15 000 salariés sur 2 230 hectares ? Appliqué au projet de centre commercial d’Immochan, ce ratio donnerait 538 emplois, a calculé le collectif pour le triangle de Gonesse, opposé au projet.

Autre exemple, le centre commercial Aéroville, ouvert en 2014 à deux pas de l’aéroport de Roissy, emploie 1 600 personnes sur une surface de commerce et

de restaurants qui couvre 83 300 m2. Pour les

m2 EuropaCity, cela ne représenterait que 4 802 emplois.

Ces emplois bénéficieront-ils aux habitants ?

Immochan affiche l’ambition « de rassembler le plus en amont possible les conditions permettant de rendre accessibles aux habitants du territoire les emplois générés par le projet ». Une cartographie a été réalisée dans ce sens. Le dossier du maître d’ouvrage annonce 80 métiers à pourvoir. « C'est un chiffre minuscule. C'est 0,7 % de la palette des métiers possibles – il y en a 12 000 répertoriés. Un “vrai” pôle d'emploi en offre plusieurs milliers », analyse Jacqueline Lorthiois. Or 250 000 de boutiques et de restaurants qu’envisage

plus l’éventail des métiers est restreint, plus l’aire de recrutement est vaste, explique la chercheuse : plus les besoins des employeurs sont précis, plus ils doivent aller loin pour recruter leur main-d’œuvre. Le pôle de Roissy emploie en moyenne 7 % des travailleurs du territoire (4,7 % pour Sarcelles, près de 10 % pour Goussainville). Depuis son implantation en 1974, cette proportion n’a guère changé, en raison d’une très faible palette de métiers proposés (une centaine), détaille–t-elle.

Si bien qu’aujourd’hui, la zone d’emploi de Roissy définie par l’Insee s’étend sur 293 communes, dont 200 dans l’ancienne région Picardie. Très loin de la plateforme aéroportuaire. Entre 1990 et 2008, le nombre d’emplois à Roissy a augmenté de 61 000 postes, mais moins de 1 % de cette augmentation (+0,9 %) a profité aux actifs de la commune toute proche de Villiers-le-Bel, selon le collectif pour le triangle de Gonesse.

Ce décalage entre demandeurs d’emplois sans travail, et activités créées sans actifs pour les accomplir, est dû au faible niveau de formation scolaire de beaucoup d’habitants des environs du triangle de Gonesse. EuropaCity annonce que 75 % de ses futurs emplois, en période d’exploitation, correspondront au niveau CAP/BEP/BAC. Mais pour Jacqueline Lorthiois, cette présentation est trompeuse car elle englobe des situations très diverses. En réalité, 35 % de la population du Val-de-France (la communauté d’agglomération réunissant Sarcelles,

Roissy, Gonesse, Villiers-le-Bel...) n’a pas de diplôme. Selon elle, les habitants risquent de ne pas pouvoir postuler pour une grande partie de ces emplois.

La question se pose aussi pour la phase de construction. Le marché des grands chantiers de BTP se partage en France entre trois grands groupes : Vinci, Bouygues, Eiffage. Chacune de ces entreprises emploie des salariés permanents qui sont affectés en priorité aux tâches à accomplir. Les recrutements supplémentaires ne viennent qu’en complément et ne concernent que les postes non pourvus par l’entreprise. « Compte tenu de la mauvaise conjoncture de l’année 2015 (baisse de 3 % de l’activité et licenciement de 42 000 salariés, d’après la Fédération française du bâtiment), on peut supposer que l’entreprise maître d’œuvre ait d’abord l’objectif de maintenir son personnel, réduisant d’autant l’embauche d’actifs locaux, analyse Jacqueline Lorthiois. Rien n’empêche non plus l’entreprise de contractualiser avec des agences d’intérim étrangères ou des filiales d’Europe de l’Est par exemple, pour faire venir des travailleurs déplacés. »

Les approximations et invraisemblances des promesses d’emplois d’EuropaCity rendent nécessaire une contre-expertise sérieuse et transparente. Ce devrait être l’un des objectifs du débat public de la faire émerger. Pourtant, lundi soir 11 avril, à la veille de la séance sur l’emploi, seuls les documents du maître d’ouvrage et d’instances favorables au projet étaient consultables sur le site de la commission du débat public.

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12/04/2016
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