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Nantes: le chef de la police assume...


Nantes: le chef de la police assume sans

réserve les blessés par Flashball

PAR LOUISE FESSARD

ARTICLE PUBLIÉ LE VENDREDI 18 AVRIL 2014

Le bilan des blessés de la manifestation de Nantes

contre l'aéroport ne cesse de s'alourdir. Trois hommes

ont été grièvement blessés à l’oeil par des tirs policiers.

Interrogé par Mediapart, le directeur départemental de

la sécurité publique assume: « Ceux qui prennent le

risque de s’en prendre aux forces de l’ordre s’exposent

eux aussi à des dommages corporels.»

Trois jeunes hommes ont été grièvement blessés à

l’oeil par des tirs policiers, lors de la manifestation du

22 février à Nantes contre l’aéroport de Notre-Damedes-

Landes. L'un est éborgné et les deux autres ont peu

de chances de retrouver la vue. Sur la page Facebook

d’appel à témoignages qui a été créée, plusieurs autres

manifestants affirment, photos à l’appui, avoir été

atteints par des tirs de Flashball au visage : sur le

crâne avec neuf points de suture, sur la joue ou encore

à la lèvre. Quatre enquêtes pour violences ont déjà

été confiées à la délégation rennaise de l'Inspection

générale de la police nationale (IGPN).

C'est un bilan particulièrement lourd et inédit pour

une manifestation en France. Contacté par Mediapart,


Jean-Christophe Bertrand, directeur départemental de

la sécurité publique de Loire-Atlantique depuis juillet

2013, a accepté de répondre le 15 avril à nos questions

par téléphone. Il assume sans sourciller les violences

commises et rappelle qu'une enquête de l'IGPN est

en cours. «Ceux qui prennent le risque de s’en

prendre aux forces de l’ordre s’exposent eux aussi

à des dommages corporels», déclare Jean-Christophe

Bertrand.


Jeudi 17 avril, deux jours après cet entretien, Jean-

Christophe Bertrand a incité, dans une note de service

révélée par France-3 Pays de la Loire, les policiers

blessés à saisir eux aussi la justice en leur annonçant

la création d'une structure dédiée pour recueillir leurs

plaintes. Il indique avoir lui-même décidé de déposer

plainte en tant que directeur départemental: il veut

«marquer tout (son) soutien aux fonctionnaires (...)

mais aussi pour prendre en compte le caractère

exceptionnel d'une manifestation qui a fortement

marqué les esprits».


Entretien.

Quel était le cadre d’utilisation du Flashball

superpro et du Lanceur de balles de défense

40°—46 (plus puissant et précis) au cours de cette

manifestation ?

Jean-Christophe Bertrand : Le Flashball et le LBD

ont effectivement été utilisés dans cette manifestation,

dans le cadre légal. À savoir dans des situations de

légitime défense, quand des fonctionnaires ont été

agressés par des jets de divers projectiles, dont des

pavés catapultés, des billes d'acier, des boulons, et

des cocktails Molotov. Et à certains moments, dans

un autre cadre d’emploi, qui est la dispersion des

attroupements après que des sommations ont été

effectuées.


Les fonctionnaires ont obligation de faire un

rapport après chaque utilisation de ces armes.

Combien de tirs ont eu lieu au cours de la

manifestation du 22 février ?

Je ne peux pas vous dire. Ce sera à l’IGPN de le

déterminer lors de son enquête.


La police française est réputée pour son savoirfaire

en matière de maintien de l’ordre. Estce

normal qu'au cours d'une manifestation, trois

personnes soient grièvement blessés au visage par

des tirs policiers au point, pour l’un, d’avoir perdu

un oeil ?

Il y avait 20 000 manifestants (50 000 selon

les organisateurs, ndlr). Tout ceux qui ont défilé

pacifiquement et n’ont pas cherché l’affrontement

avec les forces de l’ordre n’ont rien eu. Mais un

petit millier de personnes ont voulu en découdre et

se sont exposées à une réplique des forces de l’ordre.

On peut considérer que trois blessés au visage c’est

beaucoup, mais il faut rapporter ce chiffre au nombre

de manifestants. Nous encadrons tous les jours des

manifestations à Nantes sans avoir à utiliser ces armes,

ce qui prouve l’extrême violence de la manifestation

du 22 février. Nous n’avions jamais connu ça à Nantes,

et rarement dans le reste de la France. Au total,

130 policiers et gendarmes ont été blessés (dont 27

adressés au CHU et un seul cas grave d'un officier

d'une CRS souffrant d'une fracture au bras, ndlr).

Il faut attendre les résultats de l’enquête de l’IGPN

pour savoir si ces personnes ont effectivement été

blessées par des tirs de Flashball et de LBD, et pour

savoir ce que ces personnes faisaient au moment où

elles ont été blessées. L’un des manifestants blessés

à l’oeil (Quentin Torselli, ndlr) se trouvait au milieu

de gens qui affrontaient les forces de l’ordre. Je me

demande ce qu’il faisait là (le jeune homme affirme

qu'il reculait et était pacifique, ndlr).


Doit-on en conclure que les forces de l’ordre

françaises sont autorisées à crever les yeux

de manifestants qui se retrouvent au milieu

d’affrontements ?

Ceux qui prennent le risque de s’en prendre aux

forces de l’ordre s’exposent eux aussi à des dommages

corporels. La réplique est proportionnée. Si l'on a

équipé les forces de l’ordre d’armes non létales, c’est

pour éviter que les fonctionnaires n'aient recours à des

armes conventionnelles (armes à feu, ndlr).


Mais comment expliquer qu’autant de personnes

aient été touchées au visage, alors qu’il est

expressément interdit aux fonctionnaires de viser

au-dessus des épaules, sauf cas de légitime défense ?

Si la personne bouge entre le moment où le

fonctionnaire appuie sur la queue de détente de l’arme

et l’impact, il y a toujours un risque que le point

d’impact ne soit pas celui initialement visé.


Les policiers et gendarmes ont-ils reçu des

instructions particulière quant à l’usage de ces

armes avant la manifestation ?

Je rappelle que les fonctionnaires dotés de cette arme,

à savoir les CRS, les gendarmes mobiles et les agents

de sécurité publique, ont reçu une formation technique

et juridique. Donc ils connaissent parfaitement leurs

conditions d’usage.


«Je dépose plainte»

Sur une vidéo filmée par un photographe

indépendant, on voit des CRS et un camion à

eau poursuivre, gazer et asperger d'eau à haute

pression des manifestants qui tentent de secourir

Quentin Torselli, blessé quelques instants plus tôt.

Y a-t-il eu des entraves aux secours ?

Non, il faut faire attention aux vidéos, car on ne voit

pas ce qui se passe derrière les manifestants. La caméra

est tournée uniquement vers les fonctionnaires. On ne

peut donc pas analyser la scène en toute impartialité.

Je ne pense pas que les fonctionnaires dans le camion

à eau aient pu entendre ce que criaient les manifestants

devant.


Deux journalistes ont déposé plainte pour violence.

L’un d’eux, un photographe, a reçu un tir de

Flashball dans le torse après avoir crié «Hé, c’est

des journalistes ». Il se trouvait au milieu de

plusieurs reporters clairement identifiables par

leurs caméras et appareils photo. Pourquoi tirer

sur un journaliste ?

Il faut bien analyser les images et le son, parce qu’il

n’est pas certain que les fonctionnaires aient entendu

ce qu’il criait. Quand des journalistes sont mélangés

aux casseurs, c’est assez difficile de séparer le bon

grain de l’ivraie. Dans le feu de l'action, il n'est pas

facile de trier.


Est-ce normal que des agents du GIPN (Groupe

d'intervention de la police nationale) de Rennes

soient intervenus en maintien de l’ordre sur la

voie publique, cagoulés, sans matricule, ni moyen

d’identification ?

Ils étaient identifiés en tant que fonctionnaires de

police. De toute façon, personne n’est capable de

lire un matricule dans un contexte aussi agité de

manifestation. Le GIPN était initialement dédié à la

protection de la mairie. En fin d'après-midi, la situation

est devenue tellement critique qu’ils ont demandé

à venir porter assistance à leurs collègues, qui se

trouvaient entre le cours des 50-Otages et le parking

de la Petite-Hollande.


Attendiez-vous un milliers de «casseurs», selon le

chiffre qui a ensuite été donné par la préfecture de

Loire-Atlantique ?

Nous avions des informations de risques d’agrégation

de gens violents, ce qui s’est révélé exact. Mais nous

n’avions pas de chiffre précis.


Dans une lettre ouverte au ministre de l’intérieur,

Françoise Verchère, conseillère générale du Parti

de gauche et l'une des responsables du collectif

des élus doutant de la pertinence de l'aéroport (le

Cédépa), s’est étonnée que la police ne soit pas

intervenue plus tôt pour interpeller le petit groupe

de personnes qui se livrait à des dégradations en

tout début de manifestation. Qu’en est-il ?

Je rappelle à Mme Verchère que lorsqu’on est élu de

la République, on respecte les lois de la République.

En l’occurrence, les organisateurs d’une manifestation

sont censés déclarer son parcours auprès des pouvoirs

publics. Ce que se sont obstinément refusé à faire

les organisateurs de la manifestation du 22 février

(plusieurs réunions se sont tenues entre la préfecture

et les organisateurs, sans qu'aucun accord n’ait été

trouvé, ndlr).

Face à l’absence de dialogue et à leur volonté de passer

par le centre-ville, nous avons dû prendre des mesures

de blocage des accès en centre-ville. Nous avions

donc des forces mobilisées pour verrouiller le centreville

et que nous ne pouvions pas déplacer pour aller

interpeller des gens qui commettaient des dégradations

le long du parcours de la manifestation. Il n’y a aucun

manichéisme de notre part !


Vous avez annoncé dans une note de service

du 17 avril vouloir vous-même déposer plainte.

Pourquoi ?

Il y avait un certain nombre de demandes de la part

de fonctionnaires qui avaient l'impression d'avoir été

oubliés, au vu de la couverture médiatique offerte aux

manifestants blessés. D'où mon souhait d'organiser

le recueil de ces plaintes. Et, à titre personnel, je

déposerai également plainte à l'appui des personnels

agressés, en tant que chef de service, comme les textes

m'y autorisent. Il y a eu des blessures physiques,

comme des acouphènes, et d'autres moins visibles,

psychologiques. Plusieurs fonctionnaires souffrent de

troubles liés à la violence inouïe à laquelle ils ont dû

faire face.


Boite noire

Cet entretien a eu lieu par téléphone le 15 avril 2014

et a été complété le 18 avril (dernière question). Il n'a

pas été relu par M. Bertrand.

Directeur de la publication : Edwy Plenel

Directeur éditorial : François Bonnet



26/04/2014
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