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On atteint le point critique : l’effondrement de notre civilisation

         "On atteint le point critique : l’effondrement de notre civilisation »

 


François Roddier marie économie, biologie et thermodynamique pour analyser notre monde et ses crises. Pour lui, le choc de la fin du pétrole sera très brutal, mais nous pouvons surmonter cette transition abrupte.
La pensée de François Roddier est complexe. Il faut du temps pour l’assimiler. Mais son intérêt vaut largement les minutes nécessaires à son appréhension.
En mariant l’économie, la biologie et la thermodynamique (l’étude de l’énergie et de ses transformations), cet astrophysicien de presque 80 ans propose une lecture étonnante et passionnante de notre monde et de ses crises.
                Parfait pour stimuler son cerveau.


Voici d’abord une présentation de sa démarche, tirée d’une conférence organisée le 12 mars par le think tank The Shift project :
« Tout comme les animaux mangent pour vivre, l’humanité se nourrit d’énergie, notamment du pétrole. On peut donc dire qu’elle a un métabolisme et que l’économie est l’étude de ce métabolisme. Si on regarde bien, on peut voir que les processus biochimiques qui régissent les êtres vivants se transposent très bien à l’économie. »

                             Conférence de François Roddier le 12 mars 2015


Pour comprendre son propos, il faut savoir les trois choses suivantes :
François Roddier évoque la notion de systèmes dissipatifs. Cela désigne les systèmes qui sont alimentés en permanence par un flux d’énergie. Une casserole d’eau sur un feu, une étoile, un être vivant ou une société humaine sont des systèmes dissipatifs.
Il existe deux lois fondamentales en thermodynamique. La première dit que l’énergie se conserve. La seconde précise que l’énergie se dégrade sous la forme de chaleur. Une boule de pétanque qui roule va s’arrêter au bout d’un moment, à cause de frottements qui la ralentissent et dégagent de la chaleur. On appelle cela la dissipation de l’énergie. Cette énergie est en quelque sorte perdue, puisqu’elle n’est plus utilisable par l’homme.


La mesure de cette dissipation s’appelle l’entropie. Comme le résume le journaliste Matthieu Auzanneau, l’entropie est de fait « une mesure de la désorganisation des systèmes, du désordre irrémédiablement croissant du monde ».
Rue89 : Comment en êtes-vous venu à appliquer les lois de la thermodynamique à l’économie ?
François Roddier : Quand j’ai pris ma retraite d’astrophysicien, je me suis dit qu’il était grand temps de m’intéresser à autre chose que l’astronomie. J’ai fait des recherches sur la biologie, je m’intéressais aussi beaucoup aux problèmes contemporains, aux crises économiques, au chômage… J’ai démarré un blog, en 2005, où j’ai commencé à raconter le fil de ma pensée et de mes lectures.
J’ai lu à l’époque « Effondrement » [2005, éditions Gallimard, ndlr], de Jared Diamond, où l’auteur s’intéresse à trois îles polynésiennes, Mangareva, Pitcairn et Henderson, qui avaient mis en place un commerce triangulaire très poussé. Mais pour ce faire, ils ont abattu leurs arbres, tous leurs arbres, ils ont détruit leur environnement, ils ont alors disparu. J’ai trouvé que c’était un bon exemple et de là j’ai poursuivi mon raisonnement au fil de mes lectures. Dès le 5e article de mon blog j’en arrive à la thermodynamique, tout simplement parce qu’il m’a paru évident, en tant que thermodynamicien, qu’on pouvait appliquer certaines lois à l’économie.


   Est-ce nouveau comme raisonnement ?
J’ai commencé à lire des choses sur les gens qui essayent d’appliquer les lois de la thermodynamique à d’autres domaines. Beaucoup de biologistes par exemple étudient les écosystèmes de cette façon. Le vivant est un système qui dissipe de l’énergie, comme une machine à vapeur. Pour bouger, il vous faut sans cesse être alimenté en énergie. C’est de la thermodynamique !


    Vous dites que l’homme est une espèce particulièrement efficace pour dissiper de l’énergie, 10 000 fois plus que le soleil  ! Comment expliquer ce phénomène ?
C’est un astronome américain qui a étudié ça, il s’appelle Eric Chaisson. Il a tracé une courbe où l’on voit l’énergie dissipée par unité de masse, et on voit qu’au fil de l’histoire de l’univers sont apparues des structures capables de dissiper toujours plus d’énergie.

  La courbe réalisée par Eric Chaisson montrant l’énergie dissipée par unité de masse en fonction de l’âge d’apparition - François Roddier, « Thermodynamique de l’évolution », Parole Editions, 2012, p. 50
  L’homme est tout en haut, puisqu’on est les seuls à avoir une industrie, à construire des automobiles, ça dissipe beaucoup plus d’énergie. Savez-vous combien ça coûte de monter une voiture en haut de la Tour Eiffel, soit une tonne élevée de 300 mètres  ? Ça coûte 30 centimes d’euros, c’est le prix du kilowattheure aujourd’hui [chaque Français consomme en moyenne 7 292 kilowattheure par an, ndlr]. Ça montre bien combien on consomme et donc combien on dissipe une énergie considérable. La dissipation à grande échelle avec des machines, ça a commencé au Moyen-Age, avec les moulins à eau, ça n’a fait que s’accélérer depuis.
  On en arrive au troisième principe de thermodynamique, qui est encore en débat et qu’on appelle le principe de production maximale d’entropie. Le premier à avoir essayé de le démontrer, c’est un Ecossais, physicien, spécialiste des arbres, il s’appelle Roderick Dewar. Il a publié une première démonstration qui n’est pas encore totalement satisfaisante.
Même si elle n’est pas totalement démontrée, cette loi est conforme à l’expérience. Elle avance que les systèmes dissipatifs maximisent le taux de production d’entropie, c’est-à-dire qu’ils maximisent la vitesse à laquelle ils dissipent l’énergie.
Tout organisme vivant cherche à dissiper le plus d’énergie possible. On peut lire ainsi la compétition darwinienne des espèces. Celui qui l’emporte c’est celui qui dissipe le plus d’énergie. Parmi les animaux, ce sont les plus gros prédateurs qui dissipent le plus d’énergie. Pour les sociétés humaines, le pays qui domine l’économie est aussi celui qui dissipe le plus d’énergie, les États-Unis.


   Dans la nature, on voit aussi beaucoup de formes de coopération. Cela veut dire qu’il y a des contextes où cette troisième loi ne s’applique pas ?
Il y a des cycles, des oscillations autour d’un point critique, où l’on passe de la coopération à la compétition. Tout ça, c’est visible sur une courbe, avec deux phases et entre les deux, il y a un point critique. Quand il n’y a pas assez d’énergie, la seule solution est de coopérer, tout seul on n’y arrive pas. Au-delà d’un certain seuil, l’énergie est suffisante pour tous, la compétition prend le dessus.


  Comment mesure-t-on la quantité d’énergie qui est dissipée par une société humaine ?
Le PIB est une très bonne mesure de la dissipation de l’énergie. Les courbes qui montrent les liens historiques entre la croissance de consommation de pétrole et la croissance du PIB sont très parlantes. Là-dessus je ne suis pas d’accord avec les écologistes qui renient complètement le PIB, c’est un très bon indicateur de la dissipation de l’énergie.


  Vous évoquez le pétrole, vos raisonnement s’appliquent aussi bien à une civilisation qui s’appuie sur une énergie non fossile ?
Ce qui est sûr, c’est que l’énergie solaire a un potentiel énorme. Le problème c’est qu’elle est très diffuse. L’énergie solaire vient à nous petit à petit, c’est pour ça que la vie a eu le temps de se développer, si elle était tombée d’un seul coup ça aura été l’incendie, il n’y aurait probablement pas eu de vie.
Le gros problème du pétrole c’est que c’est trop facile, le jour où l’humanité a découvert le pétrole, elle a changé de dimension, elle s’est mise à dissiper de l’énergie de plus en plus vite juste en forant des trous. On n’aura pas le temps de remplacer le pétrole par l’énergie solaire avant la fin du pétrole.


  Vous parlez souvent de l’information. Pour vous c’est une forme de grandeur physique au même titre que celles que vous venez de citer ?
Dans les bouquins de thermodynamique, on trouve souvent un petit dessin qui montre une locomotive qui avance avec de l’information. La vie c’est une machine qui avance avec l’information.
Les animaux doivent chercher de la nourriture. Ils ont besoin pour ça d’information, qui est dans leur cerveau. Dans mon livre, je cite une bactérie, qui se dirige toujours vers sa nourriture. Aux yeux d’un biologiste, c’est un début d’intelligence, basée sur de l’information. Pour un physicien, c’est la loi de Le Châtelier, qui dit que les réactions se font toujours de manière à diminuer les gradients. Là, le gradient c’est le tas de nourriture.
La bactérie est un système dissipatif qui obéit aux lois de la thermodynamique en allant réduire le gradient de nourriture, et elle le fait grâce à l’information. De même, nous vivons dans une mer d’énergie, l’énergie est partout, le tout pour l’homme c’est de réussir à l’utiliser. Pour ça il faut de l’information.
Les civilisations s’effondrent et se reconstruisent grâce à l’information. Après la chute de l’empire Romain, la civilisation s’est reconstruite grâce aux informations détenues dans les couvents et par les moines copistes. Tout ce que les Grecs et les savants de l’époque, Archimède, Euclide, Platon et Aristote, ont trouvé nous est resté comme ça.


  Jamais l’humanité n’a consommé autant d’énergie ni produit autant d’information qu’aujourd’hui. La production d’information et la consommation d’énergie sont-elles proportionnelles ?
La quantité d’énergie dissipée est proportionnelle à la quantité d’information produite, oui.


  Le numérique a permis une production d’information impressionnante avec une consommation d’énergie relativement faible, est-ce un motif d’espoir pour vous ?
Heureusement qu’il y a ça. C’est peut-être ce qui nous fera sortir du choc de la fin du pétrole. Sans cette masse d’informations, on aurait du mal à s’en remettre. Je vous ai dit qu’à la fin de l’empire romain, l’information était dans les couvents, aujourd’hui elle est sur Internet. Il y aura beaucoup de pertes, tout comme la bibliothèque d’Alexandrie a été brûlée, mais c’est grâce à cette information que l’humanité pourra repartir.


  Peut-on mesurer et anticiper le moment où une société humaine traverse un point critique ?
Quand on manque d’énergie et que toutes les entreprises font faillite, on peut dire qu’on atteint un point critique. C’est pour ça que je fais l’effort de vulgariser ces notions, c’est pour alerter sur le fait qu’on va traverser le point critique, c’est-à-dire l’effondrement de notre civilisation actuelle.


  Qu’est-ce qui vous permet de l’affirmer ?
Plus rien ne marche, l’économie s’est arrêtée.
  Elle stagne mais elle n’est pas complètement arrêtée !
On essaye de la maintenir en activité, oui. On est dans une sorte d’état de surfusion, comme ce qu’il peut se passer lors du passage de l’état liquide à l’état solide. Vous mettez une bouteille au congélateur pendant 2h30, vous la sortez, elle a l’air encore liquide alors qu’elle est déjà en dessous de zéro degré. Il suffit alors d’un tout petit choc pour qu’elle se transforme en glace. Il y a des vidéos sur YouTube là-dessus. Le passage entre les deux est une transition abrupte, c’est ce qu’il risque de nous arriver.

       Une surfusion


  Il y a un livre qui s’appelle « Phase transition » où des physiciens s’intéressent aux différentes formes de transitions de phase, ils évoquent le passage de l’eau à l’état solide, puis ils appliquent ça ensuite à la biologie, puis à l’effondrement des sociétés humaines. Ce sont les mêmes processus. Et je le répète, quand on parle de transition abrupte, c’est abrupt.


De nombreuses structures et entreprises se créent aujourd’hui avec un modèle qui consiste à minimiser la consommation d’énergie et de ressources. Pour citer les plus gros, quand leur modèle n’est pas détourné, Airbnb augmente le nombre de personnes par logements et Uber le nombre de passagers par voiture. On peut espérer que l’être humain soit capable d’anticiper la rareté qui s’annonce ?
Oui tout à fait. On vit une transition de phase actuellement, entre une voie et une autre, les deux sont encore en présence, l’une décline et l’autre arrive. Notre monnaie est adaptée à la voie ancienne. Avant que tout ne s’effondre il faut une seconde monnaie pour encourager la nouvelle phase, celle de l’économie de la fonctionnalité et des énergies nouvelles, et non plus celle où l’argent est détenu par des capitalistes et dans la finance et l’immobilier. J’ai appelé cette monnaie enzyme, elle serait dédiée aux services et à l’immatériel, alors que l’euro resterait réservé aux biens matériels, les biens dont la production nécessitent une dissipation d’énergie.


  Pour vous, les solutions viendront plutôt d’« en haut », avec des mesures comme cette seconde monnaie que vous défendez, ou plutôt d’en bas ?
Les gens réalisent ce qu’il faut faire localement, mais quand ils se réunissent et échangent les informations, ça peut former des cascades, qui sont des prises de conscience massives. C’est ce que j’essaye faire, j’essaye de déclencher une avalanche. Mais les avalanches sont par nature impossible à prévoir.



     http://rue89.nouvelobs.com/2015/03/24/atteint-point-critique-leffondrement-civilisation-258304
          Aller plus loin
 
Croissance : « A quelle distance sommes-nous de nos limites ? »
À lire aussi ailleurs sur le Web
François Roddier par-delà l’effet de la Reine Rouge



G_Remy
Je suis complètement incapable de juger de l’intérêt de ce type de recherche.
Mais je sais une chose ou deux :
Marier économie et thermodynamique ? déjà fait par Nicholas Georgescu-Roegen. Voir La décroissance.
Marier économie avec écologie et énérgie ? déjà fait par Eugene et Howard T. Odum
En France, on peut également citer René Passet avec « L’économique et le vivant »
Voir en contexte

Publié le 24/03/2015
 
MarxForEver
Fioraso murdered Zola
L’idée de considérer une population animale ou végétale comme un flux d’énergie n’a rien de révolutionnaire : c’est l’origine du mot « écologie » !
L’inventeur de ce mot s’appelle Ernst Haeckel. Il était professeur à l’université de Berlin en 1887. Son ouvrage s’appelait initialement Ökonomie der Biologie. L’éditeur n’a pas aimé le titre. Selon les règles de l’acronymie allemande, Haeckel l’a alors abrégé en « Ökologie ». Et voilà !
On rappellera également que la compétition n’est qu’une des 5 interactions qui définissent l’écologie. Mettre celle-ci toujours en avant des autres s’explique surtout pour des raisons culturelles. Dans la réalité, c’est un peu plus compliqué.
Depuis la Synthèse Moderne, on sait que celui qui gagne au jeu de la sélection naturelle, c’est celui qui fait le plus de bébés. Un individu qui produit 1500 descendants en vivant 1 mois l’emporte par rapport au congénère qui en ferait 0 en 1 an. Or ce congénère aura dépensé plus d’énergie.
Je ne suis pas physicien, mais enfin une étoile produit de l’énergie. Elle n’en reçoit pas.
Voir en contexte

Publié le 24/03/2015
arengoa
étudiant
Réflexion très stimulante, deux remarques cependant :
- les sociétés humaines dissipent en effet beaucoup d’énergie, mais elles le font pour créer de l’organisation, toujours plus complexe (appelée ici seulement information). La dissipation d’énergie n’est pas une mauvaise chose, quand elle organise l’espace dans un but conscient et choisi. Est-ce le cas de nos sociétés actuelles ?
- la monnaie proposée ici à la fin de l’article est une belle idée, mais l’auteur ne précise pas sur quoi elle serait basée. Si c’est une monnaie seulement basée sur la confiance, comme l’est l’euro actuellement, rien ne garantit sa stabilité et donc sa pérennité.
Voir en contexte
 
Publié le 25/03/2015
Kukaracha
Etudiant
Je ne comprends pas pourquoi l’article est illustré par une image de l’ïle de Pâques. Si celle-ci a en effet vraisemblablement connu une crise écologique (comme en témoigne l’extinction d’une espèce de palmier locale), la population n’a jamais « disparu », elle a surtout connu des crises sociales qui sont aujourd’hui documentées par l’archéologie et la tradition orale rapa nui.
Le déclin de population le plus important est probablement du aux raids esclavagistes et non à une quelconque surpopulation, même si l’idée est répandue car romantique et exemplaire.
Par ailleurs on parle ici de pétrole, mais pas de nucléaire ; or c’est une énergie fossile qui pourrait durer bien plus longtemps et la seule solution pour maintenir notre consommation énergétique actuelle. L’Allemagne bannit le nucléaire ? Oui, pour passer au charbon ! Les énergies « propres » des éoliennes et panneaux solaires ne peuvent tout simplement pas subvenir à nos besoins énergétiques, et encore moins à ceux de la Chine et de l’Inde de demain. Passer aux énergies propres, c’est abandonner la voiture individuelle, l’ordinateur personnel (mais ça c’est inconcevable donc personne n’en parle). Oubliez les conneries comme la voiture électrique : l’électricité faut la produire, les batteries les construire.
Enfin, je n’ai pas non plus compris en quoi l’économie stagne. Elle a eu du mal à décoller après 2008, mais elle reprend ; pas en Europe, mais en Asie, en Afrique, la croissance continue son chemin. C’est un peu eurocentriste comme déclaration.
Par Thibaut Schepman Journaliste. Publié le 24/03/2015
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12/07/2016
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