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Piéger la télé, mode d'emploi

Impostures et imposteurs
Rescapé d'une pirogue de la mort, élevée par des loups, cancéreuse et championne de jet-ski, handicapé, loueur de punks : ils se sont faits passer pour ce qu'ils n'étaient pas, et ont trompé Delarue, Dumas, Bataille et Fontaine, 7 à 8, et toutes les grandes émissions de la télé française.
Publié le 15/07/2009  Alimenté le 13/06/2011
enquête le 26/09/2008 par Justine Brabant

Piéger la télé, mode d'emploi

//www.arretsurimages.net/contenu.php?id=1201

Pour passer à la télévision, Johanna s'est constitué un personnage de jeune femme atteinte de TOC. Coup double : non seulement elle est passée chez Bataille et Fontaine, mais elle a aussi été une des vedettes du film "20 minutes de bonheur" dont un des réalisateurs, Oren Nataf, était notre invité le 19 septembre.

Johanna Blin est en fait une artiste qui a tiré quelques oeuvres de cette expérience télévisuelle, comme l'ont relevé des @sinautes après notre émission sur "20 minutes de bonheur".

 

johanna-blin

Artistes, journalistes ou militants ; ils sont nombreux, comme elle, à tenter de "piéger la télé". Pour infiltrer le petit écran, ils se peaufinent des profils de personnages fantasques, mais capables de berner les présentateurs les plus aguerris.

Dans quel but ? Portraits de quelques imposteurs.

 

Fred Neidhart est dessinateur. Avec son compère Fabrice Tarrin, dessinateur également, ils ont "toujours aimé les farces". Leur goût pour la rigolade les amène une première fois sur un plateau de télé, en 2004 : ils témoignent dans "C'est mon choix" (France 3) de leur amour pour Charlotte Gainsbourg. En 2006, la revue de bande dessinée l'Echo des Savanes les embauche pour qu'ils racontent leurs impostures dans ses colonnes.

Tarrin et Neidhardt décident de s'attaquer à n'importe qui, n'importe quand, à grands renforts d'humour potache et surtout, en ne s'interdisant rien.

Ils s' "incrustent" sur le plateau des 20 ans du Téléthon en se faisant passer pour un handicapé et son accompagnateur. Neidhardt se compose un personnage de radin pour "C'est mon choix" et pour l'éphémère émission de M6 "Sacrée Laurence". Enfin, en 2008, il témoigne à Jean-Luc Delarue ("Ca se discute", France 2) de ses problèmes de masturbation compulsive.

Morceaux choisis picto

 

 

Pour les deux dessinateurs, ces canulars deviennent une (petite) source de revenus. Ils sont même employés par l'animateur Thierry Ardisson (Salut les Terriens, Canal +), pour faire des caméras cachées. Mais la collaboration est éphémère : "On n'avait pas les coudées franches chez Ardisson, explique-t-il à @si. Ils nous a refusé nos deux premières propositions d'impostures, l'une où je me fais passer pour un pédophile qui achète du viagra, et une autre où on faisait mine d'installer des caméras chez des vendeurs arabes pour traquer d'éventuels terroristes."

Neidhardt prend ça avec humour : "Dommage, on pensait devenir milliardaires." A défaut de devenir riche et célèbre, il profite de ses passages télé pour se faire un peu d'auto-promo ... quand on lui laisse l'occasion. Lors de sa prestation chez Delarue, il souhaite parler de sa dernière bande dessinée Pattes d'eph et col roulé (où il est, justement, question de masturbation). Mais un membre de la production le démasque, et il est discrètement évacué : "Ils m'ont fait sortir pendant un magnéto, en prétextant un problème de micro."

S'il s'est attaqué à plusieurs reprises à des productions de Delarue ("C'est mon choix", "Ca se discute"), Neidhardt se défend de cibler un type d'émission en particulier : "J'y suis uniquement allé parce que les appels à témoins étaient amusants. Avec Tarrin, on ne souhaite pas dénoncer quoi que ce soit. On évite de se poser en donneurs de leçons, ça n'est pas le but."

Louer des punks : une idée absurde ... sauf pour TF1

Profiter de la crédulité de certains journalistes, c'est également ce qu'ont fait les blagueurs du webzine The Crobard. La revue se présente comme un "webzine d'ethnologie urbaine par l'humour noir et la bd". Sur son site, The Crobard propose (pour rire) un service de location de marginaux : au choix, pour une soirée, punks, gothiques ou teufeurs. Coup de chance : un journaliste de l'émission "Incroyable mais vrai" (TF1) lit la page, et prend la plaisanterie pour argent comptant. Il contacte l'équipe par e-mail : "Nous préparons actuellement les sujets des prochaines émissions, et j'aimerais rentrer en contact avec votre organisation de "Destroy-Escort" pour avoir des informations sur cette activité incroyable mais vrai ! C'est une proposition très sérieuse puisque nous serions amenés à faire un sujet sur vos services qui semblent très originaux."

 

Interloqués par le fait qu'un journaliste puisse croire au sérieux de leur entreprise de location de punks, les membres du webzine le recontactent ... et décident de jouer le jeu jusqu'au bout. En quelques semaines, ils mobilisent amis et connaissances, mettent sur pied la société fictive "Destroy-Escort", et se laissent filmer par TF1.

Personne ne se doute de rien, et le sujet est diffusé le 12 juillet 2004 picto

 


 

Pourquoi mettre tant d'énergie à piéger "Incroyable mais vrai" ? D'abord, pour prendre une revanche sur l'image souvent déformée qui est donnée des milieux alternatifs : "Nous avons monté ce canular sans véritable autre prétexte que l'opportunité qu'il nous a été donnée de le faire, parce que nous appartenons à des milieux trop souvent stigmatisés par la télévision" expliquent les rédacteurs de The Crobard sur leur site, dans un long débriefing de ce canular.

Ils avouent n'avoir pas résisté à l'opportunité de montrer que "parfois, la télévision dit n'importe quoi". L'imposture est plaisante, mais elle soulève, pour ses auteurs, des questions d'importance à propos de la télévision : "Il n'est pas tolérable qu'un outil de communication si puissant – de par la taille de son auditorat potentiel – ne prenne pas la peine de vérifier ce qu'il avance (...) L'enchère au sensationnel que se livrent les chaînes de télévision n'est qu'une succession d'images dont la véracité n'est plus le principal objectif". Les rédacteurs du webzine rappellent par ailleurs que le numéro d'"Incroyable mais vrai" où a été diffusé le reportage sur "Destroy-Escort" a été vu par 3,4 millions de téléspectateurs.

Télérama chez Bataille et Fontaine

Emmanuelle Anizon n'écrit pas sur les sous-cultures urbaines, mais pour le très sérieux Télérama. Elle s'est, elle aussi, invitée dans une émission de télévision. La journaliste a inventé une histoire bien ficelée, susceptible de séduire l'équipe de "Y'a que la vérité qui compte" (TF1) : "Objectif : me faire sélectionner pour raconter de l'intérieur le fonctionnement de cette mystérieuse machine à consommer de l'anonyme," raconte-t-elle dans Télérama en novembre 2005.


Anizon pense à tout : "Avec la complicité d'une amie, Patricia, j'ai inventé un scénario gorgé de sentiments : «C'était ma meilleure amie.» De glamour : «Elle était danseuse.» De sexe : «J'ai couché avec son petit ami.» De détails concrets : «Je lui ai tout avoué devant une pizza quatre fromages.» De drame : «Elle s'est levée, est partie.» De sanglots : «C'était il y a dix-sept ans. Je ne l'ai jamais revue. J'en rêve encore.»"

La combine fonctionne.

picto Patricia et Emmanuelle ouvrent le rideau de Bataille et Fontaine le 31 octobre 2005

Pourquoi diable aller mentir devant 4 millions de téléspectateurs ? Jointe par @si, la journaliste explique : "J'avais déjà enquêté sur les dessous de Delarue, et je cherchais un moyen de pousser mes recherches plus loin. Personne ne connaissait vraiment les mécanismes de sélection de cette émission, la fabrication des témoins et des témoigages. J'imaginais qu'il était possible de bidonner une histoire, mais je voulais le montrer."

C'est donc chose faite. Mais le fait qu'il s'agisse d'une histoire inventée a-t-il une importance, à partir du moment où audience et émotions étaient au rendez-vous ? "L'équipe de « Y'a que la vérité» pense quand même diffuser de l'émotion vraie. En prouvant le contraire, je voulais que les gens qui regardent cette émission prennent un peu de distance", explique la journaliste. Elle sera aidée dans cette tâche par ... Bataille et Fontaine eux-mêmes, tenus de faire un mea culpa dans leur émission la semaine suivante.

Les Yes Men ou l'imposture militante

Outre-atlantique, les américains The Yes Men (Andy Bichlbaum et Mike Bonanno) montent des canulars spectaculaires pour faire entendre leurs critiques acerbes du libéralisme.

Le visage d'Andy Bichlbaum vous est peut-être familier. Le 3 décembre 2004, à l'occasion de l'anniversaire de la catastrophe de Bhopal (1), Bichlbaum se fait passer pour le porte-parole de Dow Chemical. En direct sur BBC World, "Jude Finisterra" (le pseudonyme pris par Bichlbaum) annonce que pour la première fois, Dow Chemical accepte la responsabilité de la catastrophe de Bhopal, et va consacrer 12 milliards de dollars à l'aide aux victimes. Quelques heures plus tard, la société Dow Chemical est obligée de publier un démenti. Entre-temps, le titre a perdu 3% à la bourse de Francfort.


C'est le même Bichlbaum qui a piégé des politiques français par de fausses interviews.

L'imposteur, se faisant passer pour le présentateur d'une chaîne de télévision américaine, a notamment interrogé Patrick Balkany, député-maire UMP de Levallois (92) sur les questions de pauvreté. Il s'est vu répondre qu'à l'exception de "quelques sans domicile fixe qui ont choisi de vivre en marge de la société", "nous n'avons pas de misère en France."

picto C'était en novembre 2005, sur la (fausse) chaîne de télé "Capital One"

 

Idéologiquement, les Yes Men se disent proches de la mouvance altermondialiste : "On est choqués par beaucoup de choses, les inégalités, le dogme du libre-échange au détriment de la démocratie, de la lutte contre la pauvreté. On utilise les armes de la satire pour mettre en évidence les aberrations de ce système qu'incarne l'OMC", expliquent-ils dans un entretien à un quotidien suisse. Et pour mener leur combat, les deux Américains jugent que les médias de masse et les nouvelles technologies sont particulièrement appropriés : "On appartient à la mouvance de Negativland, Hacktivist et du Critical Art Ensemble (2), des artistes et cyber-activistes qui décortiquent les structures de pouvoir et cherchent à les court-circuiter par des moyens créatifs, en utilisant les nouvelles technologies."

 


(1) : En 1984, l'explosion d'une usine de pesticides à Bhopal (Inde) provoque la mort de plusieurs dizaines de milliers de personnes. La société Union Carbide, qui détient l'usine, est rachetée en 2001 par Dow Chemical.

(2) : Negativland est un groupe de musique alternative californien. Le Critical Art Ensemble est un collectif qui se définit comme "explorant les intersections de l'art, de la technologie, des politiques radicales et de la théorie critique".



28/09/2011
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