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Qui est Frédéric Lordon ?

              Qui est Frédéric Lordon ...

l'économiste qui séduit le mouvement Nuit debout ?

  Depuis des années, cet économiste appelle à prendre la rue pour fonder une "République sociale". Ses interventions lors des Nuits debout à Paris ont galvanisé le public, mais il refuse d'en être le représentant. 

 

                                         L'économiste et philosophe Frédéric Lordon photographié à Paris le 11 janvier 2011.
L'économiste et philosophe Frédéric Lordon photographié à Paris le 11 janvier 2011. (BALTEL/SIPA)

 

  Surtout, ne lui dites pas que c'est une rock-star. De son propre aveu, Frédéric Lordon "chante très très mal", et "joue encore moins bien de la musique". Pourtant, jeudi 31 mars à la tombée de la nuit, le chercheur a délivré le discours rassembleur que les centaines de manifestants place de la République attendaient. Sous la brume parisienne, il réussit à mettre des mots sur ce que personne ne définit encore bien. Une occupation de la place sans limites, à moitié préparée, à moitié spontanée.

"Il est possible qu'on soit en train de faire quelque chose, déclare-t-il d'une voix éraillée, une feuille de notes à la main. Nous sommes rassemblés ce soir pour imaginer la catastrophe, apportons-leur la catastrophe !" clame-t-il, sous les approbations de la foule. 

  La veille déjà, dans un amphithéâtre bondé de la fac de Tolbiac, le membre des "Économistes Atterrés" s'était fait remarquer face aux manifestants contre la loi Travail, rapporte Arrêt sur images. Comme une amorce à son discours place de la République, l'audience avait repris après lui :"Tous ensemble, tous ensemble, grève générale !"


  Frédéric Lordon à Tolbiac le 30 Mars 2016 par LucasCitoyen

  En quelques jours, l'économiste philosophe est devenu la voix remarquée des Nuits debout. Mais impossible d'en discuter avec lui. Réfractaire aux "médias dominants", le chercheur a "une sainte détestation" du genre portrait, qu'il trouve affligé de "tares intrinsèques définitives". Francetv info a tenté à plusieurs reprises de le rencontrer, en vain.

Ponts et chaussées, MBA et HEC

  En 1962, rien ne prédestine Frédéric Lordon à la lutte des classes. Né dans une famille bourgeoise de l'Ouest parisien, son père est dirigeant d'entreprise et sa mère femme au foyer. En 1985, il sort ingénieur de la prestigieuse Ecole nationale des Ponts et chaussées avant de poursuivre à l'Institut supérieur des affaires, devenu depuis un MBA (Master of business administration) à HEC.

C'était au milieu des années 1980. J'avais fort intention de devenir un 'winner' et de gagner plein d'argent.

Frédéric Lordon

France Culture

  A la fin de ses études, il rompt brutalement avec son ambition d'être patron. "Ça me semblait un peu vain. Il m'a semblé plus intéressant de prendre la voie des livres", confie-t-il en 2013 sur France Culture. L'éternelle compétition entre "futurs winners" d'HEC le pousse à changer de trajectoire. Electeur de droite, il passe chez les communistes et se tourne vers la recherche. Désireux de prendre un point de vue critique sur le monde social, il choisit l'économie.

 

  "Un étudiant extrêmement brillant"

  Le jeune thésard se lance dans la lecture approfondie de Karl Marx, Pierre Bourdieu, Louis Althusser, Baruch Spinoza, sa grande révélation. Robert Boyer, principal acteur de l'Ecole de la régulation et directeur de sa thèse à l'Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) s'en souvient très bien : "C'était un élève extrêmement brillant, très perfectionniste." Le jour de sa soutenance, au sujet obscur pour les non-initiés - "Irrégularités des trajectoires de croissance : évolutions et dynamique non-linéaire. Vers une schématisation de l'endométabolisme"- il exige que la séance se tienne à huis clos afin d'éviter toute gêne.

 

  "C'est de loin la meilleure soutenance que j'aie jamais entendue", atteste son ancien professeur. Exigeant, ultra-motivé, Frédéric Lordon tranche tout de suite avec ses camarades :

Frédéric n'avait rien à voir avec tous ceux qui arrivaient là avec la seule ambition d'avoir un prix Nobel et de gagner plein d'argent.

Robert Boyer

francetv info

  Au sein du milieu universitaire, le jeune homme fait parler. "On le décrivait comme un étudiant absolument remarquable", raconte Jacque Sapir, économiste, ancien proche de Frédéric Lordon. "Des étudiants capables de faire correctement leur travail, il y en a des tas. Mais capables de déminer un sujet et d'y amener quelque chose de nouveau, c'est un sur vingt. Il était de ceux-là." 

  L'auteur de La démondialisation l'invite à des séminaires en Russie, en compagnie de Michel Aglietta, Robert Boyer ou encore Hervé Lorenzi. Bon vivant, amateur de bonne bouffe, Frédéric Lordon régale le groupe de "blagues très potaches comme très intellos". Signe du respect qu'il inspire, "même ceux qui étaient en désaccord avec lui écoutaient attentivement son raisonnement." 

 

 

                                                Frederic Lordon, auteur de la piece de theatre "D'un retournement a l'autre" et Gerard Mordillat realisateur du film "Le grand retournement", lors de l'avant premiere au Cinema des Cineastes a Paris le 1er août 2013.
Frederic Lordon, auteur de la piece de theatre "D'un retournement a l'autre" et Gerard Mordillat realisateur du film "Le grand retournement", lors de l'avant premiere au Cinema des Cineastes a Paris le 1er août 2013. (REVELLI BEAUMONT/SIPA)

 

    Sectaire, et alors ?

  Clivant, se qualifiant lui-même de "sectaire", Frédéric Lordon se positionne pour une sortie de l'euro, contre le capital actionnarial, pour la suppression de la Bourse et le retour à une souveraineté populaire. Face à ceux qui l'accusent de faire le jeu du FN, il balaye le rapprochement. "Dans un monde bien ordonné, cette question ne devrait pas être posée", pondère-t-il sur France Inter, en avril 2014. "La sortie de l'euro emporte des enjeux suffisamment élevés pour qu'on ne les soumette pas aux pollutions du FN (…) J'exècre ce parti."

Le chercheur au CNRS n'aime pas le débat contradictoire. "C'est une conception si déformée qu'on ne s'en aperçoit même plus, déclare-t-il en octobre 2015 devant un parterre d'étudiants de l'Essec. Le débat contradictoire court à la foire d'empoigne, où toute rationalité s'évanouit en cinq minutes."

  "Le débat, c'est dans les têtes que ça se passe" 

  A choisir, il préfère débattre avec des intellectuels de son bord. "Le lieu du débat n'est pas sur l'estrade, c'est dans les têtes à la base de monologues unilatéraux." En juillet 2012, lors des "Rencontres déconomiques" d'Aix-en-Provence (Bouches-du-Rhône), il est tenté par un affrontement avec le Cercle des économistes, ses ennemis jurés qu'il qualifie de "pitres", avant de se reprendre. "Se castagner en direct est un plaisir d'esthètes (...) mais ces messieurs nous ont ignorés pendant des décennies alors on n'allait pas arriver avec claquement de doigts. Chacun a sa fierté mal placée", dit-il en souriant. 

Hors de question aussi de pardonner à ceux qui auraient viré de bord avec la crise. "Les retournements de veste en loucedé, ça me fout les baloches, j'ai mauvais caractère mais je ne pratique pas le pardon des péchés", assène-t-il.

Les retournements de faux culs, c'est une solution aux problèmes climatiques. Vous branchez une dynamo dessus et vous avez de quoi éclairer des pâtés de maison entiers. Ça vole au vent, c'est agréable.

Frédéric Lordon

Lors des Rencontres déconomiques

  Lors de ses interventions et sur son blog La pompe à phynance, hébergé par Le Monde Diplomatique, il accuse tour à tour Jacques Sapir de ne pas assez tenir compte de l'Histoire, l'économiste Thomas Piketty de préserver le capital et l'ancien journaliste du Monde Laurent Mauduit, cofondateur de Mediapart, d'avoir soutenu les idées du libéralisme.

"C'est normal, les fils doivent tuer les pères", s'amuse Jacques Sapir. "ll a quelque chose de mélenchonien, c'est la beauté du cassage de gueule, il vitupère, il s'emporte, décrit Laurent Mauduit. Mais quelqu'un qui contribue au débat public sans arrière-pensée, il faut toujours le saluer."

  Une réponse à l'humeur de la foule

  Sans attache, Frédéric Lordon attire comme il divise. Approché par les frondeurs du PS, le Front de gauche et le cabinet d'Arnaud Montebourg, alors ministre de l'Economie, il refuse toute implication. Pour lui, chacun sa place. Au chercheur d'écrire des livres, à ceux qui veulent, de s'emparer de ses idées. "C'est inenvisageable pour lui d'être lié à un parti", confie-t-on dans son entourage. "Il réfléchit énormément à tout. Puisque sa parole est minoritaire, elle doit être parfaite." Lorsqu'il est invité à une matinale de radio, il la prépare pendant une semaine. S'il répond à une interview à la télévision c'est pas moins de vingt minutes. A l'écrit, il relit tout.

Dans les milieux altermondialistes et radicaux de gauche, cette indépendance fédère. "Il présente un mélange de radicalité et de réalisme politique qui plaît", décrit le créateur du compte Twitter Fan2Lordon.

Il est cohérent, rigoureux et politiquement clair, alors que nous sommes dans une période de grande confusion politique.

Fan2Lordon

francetv info

 "Il a une lecture intransigeante et implacable de l'économie qui rencontre l'humeur des foules", rajoute la comédienne Judith Bernard, qui a adapté son livre D'un retournement à l'autre au théâtre en 2010. C'est un excellent orateur à l'humour ravageur. Son style jongle entre archaïsme et argot."

 Aux Nuits debout, seul sur l'estrade, sans contradicteur, il rassemble. En voyant ses interventions, le fondateur d'Arrêt sur images Daniel Schneiderman a eu ce sentiment."Je connaissais le Lordon économiste et philosophe, mais pas le tribun avec le souci de s'adresser au grand public."

  Le miracle de la loi El Khomri

  Mais jusqu'où Frédéric Lordon ira-t-il ? Lui qui ne jure que par l'horizontalité du pouvoir. "C'est un vrai dilemme", atteste Judith Bernard, "il ne veut pas être leader mais a toujours refusé d'être un intellectuel enfermé dans sa tour d'ivoire". Si les manifestations contre la loi El Khomri lui ont ouvert une "brèche miraculeuse" pour pouvoir s'exprimer dans un mouvement qu'il apprécie, "il se rendra invisible si on veut faire de lui un porte-parole".

"ll veut vivre son mai-68, qu'il le vive", observe Jacques Sapir. "Il a raison. Il vaut mieux avoir des remords que des regrets." En attendant, l'économiste reçoit de nombreux soutiens. Certains lui écrivent qu'ils sont passés de la droite à la gauche grâce à lui. "Ça le touche mais il est dans l'impasse", confie son entourage. Préserver sa virginité intellectuelle lui dicterait de ne rien faire. Mais c'est là tout l'opposé de ce qu'il préconise.

 

 

Mis à jour le , publié le

 



15/04/2016
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