Durant la fin 2007, à l’occa­sion des mou­ve­ments sociaux, la ques­tion du pou­voir d’achat est reve­nue sur le devant de la scène. Le type de réponse qui a été apporté tour­nait autour de mesu­res à pren­dre d’urgence [2] pour la relance de la con­som­ma­tion. Mais dans les con­di­tions idéo­lo­gi­ques impo­sées, on ne pou­vait qu’agir sur les prix d’une part et sur le niveau des dépen­ses d’autre part. Ainsi on affi­chait un désir ardent de voir le prix du panier de la ména­gère bais­ser, d’encou­ra­ger le recours à l’épar­gne et à l’endet­te­ment mais dans les faits, pas de résul­tat con­vain­cant, donc peu ou pas d’effet sur le [moral des ména­ges réputé en baisse depuis cinq mois con­sé­cu­tifs].

Coté baisse des prix, les actions volon­ta­ris­tes ont sur­tout été une débau­che de com­mu­ni­ca­tion. Peu de résul­tats pro­bants en sont sor­tis. La con­vo­ca­tion à Bercy des pétro­liers comme des patrons de la grande dis­tri­bu­tion n’a eu que très peu d’impact en réa­lité sur les prix à la caisse. Faut-il s’en éton­ner ? Pas vrai­ment. La forte crois­sance de la demande mon­diale de pétrole et l’affai­blis­se­ment struc­tu­relle de l’extrac­tion des hydro­car­bu­res (déplé­tion mon­diale en 2007 ?) [3] sans comp­ter sur l’iné­vi­ta­ble spé­cu­la­tion, font explo­ser le prix du brut et génè­rent des chif­fres d’affai­res qui per­met­tent de répon­dre à la demande tou­jours plus exi­geante de divi­den­des de la part des action­nai­res.

Idem coté des pro­duits ali­men­tai­res dont les prix flam­bent à cause d’un suren­ché­ris­se­ment des céréa­les main­te­nant très deman­dées par une filière des agro­car­bu­rants en pleine expan­sion et dont la pro­duc­tion est dépres­sive du fait des effets du dérè­gle­ment cli­ma­ti­que [4]. Mal­gré tous les efforts de rela­tion publi­que pour nous faire croire à des aug­men­ta­tions des prix con­jonc­tu­rel­les donc pas­sa­gè­res sont de plus en plus vai­nes. L’ana­lyse un peu sérieuse des cau­ses nous con­duit désor­mais à pen­ser que la logi­que haus­sière est bien struc­tu­relle donc dura­ble [5] [ce qui vient d’être con­firmé par l’Opep pour le pre­mier tri­mes­tre 2008 au moins]; les 6% tran­si­gés à 4% de hausse du prix du gaz au 1er jan­vier 2008 en témoi­gne alors que l’enga­ge­ment avait été pris de ne pas tou­cher au tarif avant 2010 [6]. On com­prend bien pour­quoi le pou­voir a pris le ris­que - sans doute jugé mineur - de se dédire une nou­velle fois : pri­va­ti­sa­tion de GDF oblige.

Au cha­pi­tre de la dépense des foyers, mal­gré un suren­det­te­ment sans cesse crois­sant, les fran­çais sont jugés de ce point de vue «pas assez moder­nes» c’est à dire exces­si­ve­ment pru­dents et près de leurs deniers quand ils en ont d’avance. Il est vrai que si l’on regarde du coté de l’endet­te­ment public et privé, la France et les fran­çais sont bien moins endet­tés que la plu­part des pays occi­den­taux. Pour­tant, depuis plu­sieurs années, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs ont mon­tré à qui vou­lait bien le voir la voie qui devait au plus vite être sui­vie : il nous fal­lait désor­mais «Un cré­dit à l’amé­ri­caine pour gon­fler la crois­sance fran­çaise» [7]. Mais, alors qu’il faut déjà l’équi­va­lent de plus de 2 pla­nè­tes en moyenne à un fran­çais pour assou­vir ses besoins de con­som­ma­tion, com­ment leur faire admet­tre qu’ils ont une con­som­ma­tion par trop timo­rée et qu’il devrait amé­ri­ca­ni­ser leur mode de vie et de con­som­ma­tion ? Et sur­tout, com­ment y par­ve­nir sans leur don­ner un sérieux signe d’encou­ra­ge­ment, sans les ras­su­rer, c’est à dire, en l’occur­rence, sans aug­men­ter leurs reve­nus ?

Com­ment ne pas tenir compte du ren­ché­ris­se­ment de la vie alors que dans le même temps :

leurs dépen­ses sans même con­som­mer plus étaient déjà par­ties net­te­ment à la hausse pen­dant que leur pou­voir d’achat par­tait aux oubliet­tes. Il faut s’atten­dre à ce que l’effet de ciseau soit des plus redou­ta­ble pour les plus pré­cai­res. La «dîme» de 50 cen­ti­mes pré­le­vés à par­tir du 1er jan­vier 2008, pour se soi­gner, ni n’arran­gera ni ne ras­su­rera. D’ailleurs, cette mesure n’est pas com­prise : «je ne com­prends pas, disait une femme inter­viewée au sor­tir d’une phar­ma­cie, la Sécu c’est pas fait pour les riches, elle est pour tous, non ?»

Il devient donc impé­ra­tif pour le Pré­si­dent, son gou­ver­ne­ment et sa ribam­bel­les de com­mis­sions ad hoc, de déga­ger de nou­vel­les mar­ges de manoeu­vre sans tou­cher aux con­di­tions d’une pro­duc­ti­vité que nous envie qua­si­ment tous le reste de la pla­nète [x], c’est le deal. Et la seule manière d’y par­ve­nir c’est encore de dépen­ser d’avance l’argent que l’on n’a pas et que l’on gagnera plus tard, faut l’espé­rer, comme l’ont fait nos amis états-uniens. C’est bien grâce à leur hyper-endet­te­ment, plus de 230 % du PIB, que leur crois­sance est un peu plus de deux fois supé­rieure à la nôtre, seu­le­ment… si on con­si­dère par ailleurs la crois­sance folle, à deux chif­fres, de la Chine !

Seu­le­ment voilà, selon le Con­seil éco­no­mi­que et social (CES) le suren­det­te­ment s’aggrave déjà. Près de 185.000 ména­ges ont déposé un recours auprès de la com­mis­sion de suren­det­te­ment en 2006 soit 20.000 deman­des de plus qu’en 2003 et ce mal­gré la loi Bor­loo. En décem­bre 2006, 700.000 ména­ges étaient en cours de pro­cé­dure de désen­det­te­ment, selon le baro­mè­tre tri­mes­triel de la Ban­que de France. En outre 15% des ména­ges fran­çais disent avoir des dif­fi­cul­tés à rem­bour­ser leurs det­tes, soit 3,6 mil­lions de ména­ges soit 7,5 mil­lions de per­son­nes ! Cer­tes, mais c’est bien en deça de nos voi­sins bri­tan­ni­ques notam­ment. Il reste donc une marge jugée sans doute accep­ta­ble par nos res­pon­sa­bles poli­ti­ques. Mais les cré­dits à la con­som­ma­tion ne trou­vent plus réel­le­ment de nou­veaux débou­chés mal­gré le sup­port publi­ci­taire omni­pré­sent et inces­sant. Le sur­croît de dégât social ne devrait donc pas venir de ce coté là. En fait, il y a bien d’autres moyens de par­ve­nir à inci­ter à la dépense.

On sait que depuis l’affaire Clears­tream 2 l’ancien pre­mier minis­tre et le nou­veau pré­si­dent de la répu­bli­que ne sont pas les meilleurs amis du monde mais du point de vue idéo­lo­gi­que il y a sans doute suf­fi­sam­ment de proxi­mité pour qu’il y ait aussi eu une con­ti­nuité dans la mise en oeu­vre des idées de «pro­grès»… du pou­voir d’achat . On l’a dit, «Le gou­ver­ne­ment rêve d’une crois­sance à cré­dit à l’amé­ri­caine» [8] mais à quoi peut tenir cette fameuse crois­sance ? Depuis août 2006 on en sait un peu plus. La crise des «sub­pri­mes» [9] nous indi­que jus­te­ment la piste : le mar­ché de l’immo­bi­lier. Un bon motif, si on s’y prend bien, pour géné­rer de la dépense en deve­nant pro­prié­taire et une fois pro­prié­taire pour s’endet­ter et con­som­mer un peu plus.

«Je rêve d’une France de pro­prié­tai­res» fut un des slo­gans les plus mar­quant de la cam­pa­gne pré­si­den­tielle 2007. Ce «rêve» du can­di­dat gagnant à la pré­si­den­tielle 2007 devait être accom­pa­gné de la déduc­tion des inté­rêts d’emprunt, mesure qui aurait du coû­ter entre 4 et 5 mil­liards d’euros par an au bud­get de l’État, lui même déclaré depuis «en faillite» par le pre­mier minis­tre. Inte­na­ble ? Sans doute. Cepen­dant cette mesure arri­vait à point nommé alors que la spé­cu­la­tion fai­saient flam­ber le prix des loyers depuis de longs mois. A bien y regar­der en effet, avec un cré­dit bon mar­ché comme il s’en vend tant et plus et des loyers plom­bant la dépense men­suelle obli­ga­toire des ména­ges, deve­nir pro­prié­taire quitte à s’endet­ter sur 20, 25 ou 30 ans peut deve­nir très ten­tant. Il suf­fi­rait donc d’un petit coup de pouce pour géné­rer quel­ques cen­tai­nes de mil­liers de pas­sage à l’acte d’achat nou­veaux. Main­te­nant, ima­gi­nons une France de pro­prié­tai­res - ce qui n’est tout sim­ple­ment pas près d’arri­ver - et voyons com­ment lui sug­gé­rer un con­su­mé­risme moderne… à l’amé­ri­caine ? C’est tout sim­ple, Sar­kozy en a rêvé, Vil­le­pin l’avait déjà fait : le cré­dit hypo­thé­caire, rechar­gea­ble donc multi-coups. ça ne s’invente pas. Deve­nez pro­prié­taire et con­trac­tez un cré­dit hypo­thé­caire, puis un autre, puis encore un autre, ad lib ! C’est bon pour la crois­sance. Même si l’on sait que «le cré­dit hypo­thé­caire rechar­gea­ble impac­te­rait peu la con­som­ma­tion» [10], les habi­tués de la poli­ti­que des petits pas veu­lent quand même y voir une pre­mière étape pro­met­teuse. Mais pour qui ?

EJ

Réfé­ren­ces

  1. On a poussé les clas­ses moyen­nes et les pau­vres à s’endet­ter par Pierre Lar­rou­tu­rou
  2. L’hyper­li­bé­ra­lisme nous con­duit dans le mur, entre­tien avec Pierre Lar­rou­tu­rou
    Auteur de «Le livre noir du libé­ra­lisme» aux édi­tions du Rocher
  3. 2007, année de «l’urgence» - Voeux du Pré­si­dent de la Répu­bli­que pour l’année 2008
    //www.libe­ra­tion.fr/actua­lite/poli­ti­ques/301177.FR.php
  4. Peak Oil Now? New Data Leads to Spe­cu­la­tion
    //value­sys­tem.live­jour­nal.com/14190.html?thread=18542
  5. En 2007, les prix des céréa­les se sont “envo­lés” selon l’Insee
    //metro­france.com/fr/arti­cle/relax­news/2007/12/19/456_20071219152759_xml/
  6. Pour­quoi la hausse du gaz est scan­da­leuse
    //oli­vier­bon­net.canal­blog.com/archi­ves/2007/12/19/7283345.html
  7. Le prix du gaz aug­mente de 4% en France
    //afp.goo­gle.com/arti­cle/ALe­qM5gP5m­kRw3r3­gRL3XpD-eNH8p-EOcw
  8. Un cré­dit à l’amé­ri­caine pour gon­fler la crois­sance fran­çaise
    Ingrid Ver­gara - 27/12/2005 16:53:00 - L’Expan­sion.com
  9. Le gou­ver­ne­ment rêve d’une crois­sance à cré­dit à l’amé­ri­caine
    21/03/2006 16:47:00 - L’Expan­sion.com
  10. “Dette publi­que des pays en déve­lop­pe­ment et prêts « sub­pri­mes » hold up chez les popu­la­tions du tiers et du quart monde”
    par Nico­las Ser­si­ron, Vice-Pré­si­dent du CADTM France
    //yonne.lau­tre.net/spip.php?arti­cle2597
  11. Le cré­dit hypo­thé­caire rechar­gea­ble impac­te­rait peu la con­som­ma­tion
    16/03/2006 17:44:00 - L’Expan­sion.com
  12. Le con­som­ma­tion­nisme par Yann Fié­vet (Con­tre-Gre­nelle - audio)

Mises à jour

  1. Chris­tine Lagarde voit une hausse de l’infla­tion en 2008 (Reu­ters - samedi 5 jan­vier 2008 20h43)
  2. Le pré­si­dent de l’Opep voit une hausse des prix au 1er tri­mes­tre (Reu­ters - samedi 5 jan­vier 2008 14h01)
  3. Le moral des ména­ges fran­çais au plus bas en décem­bre (Reu­ters - ven­dredi 4 jan­vier 2008 11h21)
  4. Peut-on cri­ti­quer la crois­sance ? (|N!| - diman­che 12 octo­bre 2008)
  5. Relance «PA-PN» : la mis­sion du NPA ? (|N!| - mardi 7 octo­bre 2008)

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