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1 - La ZAD, ça marche, ça palabre, c'est pas triste

 

           La ZAD, ça marche, ça palabre, c'est pas triste

Par Jade Lindgaard


Depuis 1967 et le choix du site de Notre-Dame-des-Landes, au nord de Nantes, en plein bocage et dans une zone d’agriculture extensive, le projet de nouvel aéroport du Grand Ouest fait l’objet d’une contestation qui n’a cessé de grandir.

Mais depuis 2007, une forme particulière de résistance a vu le jour : l’occupation de la zone délimitée par la puissance publique en 1974, la zone d’aménagement différé (ZAD).

 

C’est aux personnes et aux collectifs qui ont repris ce territoire à l’État que ce reportage est consacré. Au moment où la légitimité de la politique institutionnelle semble s’effondrer aux yeux de nombreux électeurs, la vivacité créative et l’efficacité des projets conduits sur la ZAD frappent. Produire ensemble mais pas pour vendre, partir en émeutes et aimer planter une spirale de plantes aromatiques autour d’une cabane de soins, échapper aux normes bureaucratiques mais inventer des règles coutumières, vivre la lutte tous les jours plutôt que diviser sa vie entre travail et militantisme, couper du bois pour répondre à ses besoins et à ceux de la forêt, aimer résister et faire sérieusement la fête.

La ZAD n’est pas un modèle. Elle présente bien des failles et résulte d’une histoire singulière. Mais ce qui s’y pratique porte une puissante interrogation : comment cette alternative radicale tient-elle alors qu’un monde politique et économique s’écroule ?

Devenir des habitant-es

L’occupation de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes a démarré en 2007 par l’ouverture du squat des Rosiers, suivie d’un appel lancé par « des habitants qui résistent » à venir s’y installer. C’est surtout à partir de la fin de l’année 2012, et l’échec de l’opération de police César visant à évacuer ces militants du bocage, que le nombre d’habitant-es de la zone augmente. Il est aujourd’hui estimé à quelques centaines de personnes, entre deux cents et trois cents, sans qu’il soit facile de le vérifier. Une partie de ces personnes vont et viennent et le territoire est trop vaste – plus de 1 500 hectares – pour être embrassé du regard. Une soixantaine de collectifs sont installés sur la zone. 

Construire sa cabane

Tu n’es plus juste un pion. Tu existes.

Benji : « Se construire une cabane, c’est une quantité de travail astronomique. Avec ma copine, on avait envie que chaque clou, chaque vis corresponde à ce qu’on imaginait. À 70 % on l’a construite tous les deux. Ici j’ai renoué avec la notion d’habiter. Quel sens donner à son lieu de vie ? On veut recevoir des ami-es et des gens des comités de soutien avec qui discuter en empathie. Je n’ai pas envie d’appartenir à une communauté, mais j’ai envie d’être un communard. Reboucher les nids de poule des sentiers de la ZAD, c’est habiter le territoire. Fabriquer des douches dans un lieu collectif, c’est une question communarde, et pas communautaire. Notre cabane s’appelle la Baraka. Apparaître comme un lieu sur la carte de la ZAD, c’est une double considération : toi par rapport au territoire et le territoire par rapport à toi. Tu n’es plus juste un pion. Tu existes. Je n’ai plus l’impression d’être invisible. »

 

Jardinage.

Un territoire façonné par l’élevage

Fayance : « En t’occupant des vaches, tu comprends mieux les haies, les prairies, les cycles de rotation des terres, toute la chaîne qui fabrique le bocage. Quand tu fais les foins, des milliers de papillons s’envolent. Tu ne peux pas comprendre ce territoire sans l’éprouver. Ces paysages sont façonnés par des siècles de pâture, de polyculture et d’élevage. Les gens qui ont grandi avec une vision urbaine ont de la peine à le comprendre. Ils croient voir une nature sauvage en arrivant ici, alors que c’est un paysage façonné par des usages communs. Chaque fossé a été creusé à la main pendant des siècles. Chaque haie a été plantée. Ce n’est pas juste que tu habites le bocage. Le bocage t’habite. Plus ça t’ancre, plus ça rend possibles les liens avec les gens du coin. Nos formes de vie se rapprochent. On a les mêmes préoccupations, les mêmes manières de regarder le ciel, de faire attention à la météo. On ne savait rien de ça, les paysans nous ont formés et ça nous a bouleversés mutuellement. »

Habiter la lutte

Les horizons et les motivations politiques de ces habitant-es sont divers : anarchistes, appellistes, décroissants, squatteurs, punks, écologistes, antispécistes, antipubs, jeunes en rupture familiale, pour la plupart sans étiquette politique revendiquée. Ils n’ont donc rien d’une communauté homogène. On y rencontre des personnes de tous genres et de tous âges. Soudés par la lutte contre l’aéroport, ils partagent de grands principes fondateurs de leur mouvement : l’autogestion, le refus de l’État, du capitalisme et du marché. Le mouvement contre l’aéroport s’étend des paysans de l’Adeca aux élus du Cédépa, des comités de soutien aux riverains de l’Acipa. La ZAD ressemble à une mosaïque conflictuelle.

 

Préparation de banderoles en vue de la marche pour la dignité.

Un quotidien insurrectionnel

Loïc : « Habiter la ZAD fait que je lutte au quotidien. Même quand je dors, je continue de lutter. Même quand on s’embrouille ici, on lutte. Tu dépasses le caractère événementiel de la politique. Ici nous sommes dans l’auto-organisation. C’est concret. Tu es confronté aux personnes réelles. Tu rentres dans l’affectif, l’émotionnel. En sciences, tu définis des modèles pour décrire une réalité. Ici c’est le bruit au sens scientifique, c’est ce qui est négligé par le système mais qui fait bouger le modèle.

Je n’aime pas trop le mot “occuper”. Il a un aspect colon.

« J’ai mis du temps à me dire que j’allais habiter ici. Je n’aime pas trop le mot “occuper”. Il a un aspect colon. J’arrive ici, sur un territoire, et j’expliquerais à ceux qui y habitaient avant qu’il ne faut ni utiliser de pesticides, ni chasser ? Dans l’idée d’“habiter”, il y a un truc différent, il y a un truc d’attention aux voisins. Ce que je fais dans ma sphère privée a des effets sur le public et inversement. »

 

Jet : « Quand tu vis avec les gens avec qui tu milites, tu les croises tout le temps. Tu vois quelqu’un passer à vélo, tu discutes. Tu as des discussions tout le temps. Ça construit la confiance. Tu vis sur une zone politique. Tu respires la politique, tu manges la politique. Ce n’est plus de l’activisme. Ce n’est pas séparé de ta vie. Quand ta vie quotidienne devient un geste insurrectionnel, ça change ta vision. Les assemblées ne servent pas à organiser une action mais un territoire, avec sa diversité. »

Une remise en question permanente

Louise : « Il y a la volonté de remettre en question toutes les normes sociales et politiques. Cela provoque parfois des réactions à l’emporte-pièce. Des acquis sont plus difficiles à faire tomber que d’autres : l’éducation bourgeoise, le rapport au confort, et notamment au confort des relations, la politesse, la confiance. Je pense que tu as une plus grande capacité à gérer des rapports agressifs quand tu viens des classes populaires. Ici se croisent des gens qui viennent de différents milieux. C’est aussi ce qui fait notre force en nous rendant insaisissables. Ça nous rend ingouvernables. Ce qui est souvent vécu au quotidien comme une faiblesse, parce qu’on n’avance pas comme on aimerait, est aussi ce qui nous rend forts. »

 

Chantier collectif visant à reboucher des nids-de-poule sur une route.

Faire des liens

Chopi : « Sur la ZAD peuvent vivre des personnes rejetées par la société. En rupture familiale, qui sortent d’hôpital psy, qui prennent des drogues, picolent. Les anciens taulards, les militaires de carrière. Ils sont welcome. « Pose-toi, on voit comme tu vis, tu vois comment on vit et on verra comment ça se passe. » Tout le monde peut venir. C’est ce qui nous a permis de ne pas nous faire virer pendant l’opération César en 2012. Je ne retrouve pas la ZAD d’avant César. Ça nous a pulvérisés. Plein de gens sont partis, d’autres sont arrivés. Des gens se prennent la grosse tête. Il y a des pratiques politiciennes à l’opposé de ce en quoi je crois. Le monde que je veux défendre est marqué par le bien vivre. Je m’enrichis, même si parfois c’est dur. »

Pour vivre sur la ZAD, il faut être très fort et confiant en soi.

Camille : « On ne se porte pas assez d’attention les un-es aux autres. On ne se dit pas assez qu’on s’estime. Produire, fabriquer, faire des manifs et des actions, élaborer des stratégies de lutte, c’est visible, c’est valorisé. Mais c’est beaucoup plus dur de donner de la place et de l’importance à la production immatérielle : le travail de cohésion, aller causer avec des gens qui vont pas trop bien, foutre le pied dans les embrouilles pour trouver des solutions. La part de l’affectif, la gestion des conflits, le care, l’attention, le soin, les trucs médicaux, l’accueil, c’est inquantifiable. Sans ça, il n’y aurait pas de gens pour penser la stratégie ni pour conduire les projets agricoles. Mais ce sont des rôles moins valorisés. »

 

Jet : « Le conflit est important. Mais j’ai peur que les seules personnes qui puissent lancer des projets sur la ZAD soient celles qui ont une peau de crocodile. Pour beaucoup de gens, c’est dur de prendre la critique. Ils n’ont pas assez confiance en eux. Pour vivre sur la ZAD, il faut être très fort et confiant en soi. Quand on arrive déjà cassé et blessé par le système patriarcal, capitaliste, familial, judéo-chrétien, ce n’est pas évident. Dans notre collectif, on commence toujours nos réunions par le partage de notre ressenti. »

 


22/11/2017
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