Question posée par Despineux le 23/09/2018

Bonjour,

Votre question a été raccourcie, la voici en intégralité : «D’où vient cette "info" sur la dangerosité des écrans pour les petits ? recherches cliniques étayées ? Rumeurs scientifiques ? jugement moral ?»

Depuis avril 2018, le nouveau carnet de santé préconise d'«éviter de mettre un enfant de moins de 3 ans dans une pièce où la télévision est allumée (même s’il ne la regarde pas)». Le CSA fête les dix ans de sa campagne «pas d’écrans avant 3 ans». Au Canada, la société de pédiatrie (CPS) affirme qu'«il n’est pas recommandé de laisser les enfants de moins de deux ans passer du temps devant des écrans». Son homologue américaine préconise d’éviter les écrans en dehors des discussions vidéos en dessous de 18 mois.

Entre deux et cinq ans, les sociétés de pédiatres nord américains préconisent de ne pas dépasser une heure par jour.

Un débat scientifique et médiatique

Vous nous interrogez sur la base scientifique de ces recommandations. En effet, parler avec des spécialistes de l’enfance, du développement, ou de la cognition c’est l’assurance d’avoir des avis très divergents.

Ces avis tranchés s’expriment dans la sphère médiatique. Le chercheur Michel Desmurget a pris position de manière évocatrice dans son livre TV Lobotomie, la vérité scientifique sur les effets de la télévision (J’ai Lu, 2013). À l’opposé du spectre, plusieurs scientifiques ont signé une tribune dans le Guardian, affirmant que «le message que beaucoup de parents vont entendre, c’est que les écrans sont intrinsèquement nocifs. Ceci n’est tout simplement basé sur aucune recherche ni aucune preuve solide».

Cette diversité s’explique, en partie, par la difficulté de mener à bien des études convaincantes. «Les liens entre la télévision et le développement des enfants sont complexes», affirment les auteurs d’une analyse de 76 études sur le sujet. Plusieurs problèmes se posent aux chercheurs en développement. Le premier étant que, pour des raisons éthiques évidentes, on ne peut pas soumettre des bébés à des protocoles expérimentaux rigoureux. Il faut donc se contenter d’observer l’existant, souvent basé sur du déclaratif des parents, et de faire des corrélations, en essayant de bien prendre en compte tous les biais possibles.

Deuxième difficulté, un média reste un objet qui peut être utilisé de différentes manières. Certains programmes peuvent être conçus pour faire bouger les enfants, d’autres pour favoriser leur apprentissage, d’autres pour les scotcher devant l’écran le plus longtemps possible. Une étude sur «les écrans» n’a de pertinence que si on en précise les usages, le contenu et le contexte.

Ainsi, si la CPS recommande un usage modéré des écrans chez les plus petits, elle note toutefois que dès «l’âge d’environ deux ans, des émissions de télévision de qualité bien conçues, adaptées à l’âge et comportant des objectifs éducatifs précis peuvent représenter un moyen supplémentaire de favoriser le langage et l’alphabétisation des enfants». Des résultats positifs ont été observés avec des programmes adaptés et rendus plus forts en présence d’un adulte. Ceci pose la question des usages et des programmes au sein des foyers.

Il reste toutefois possible de dire certaines choses avec un bon degré de certitude.

Le temps passé devant les écrans est autant de temps enlevé au «monde réel»

Serge Tisseron avance une idée simple dans le Figaro : «Tout le temps passé devant un écran avant 3 ans écarte l’enfant d’apprentissages fondamentaux à son avenir». En clair, le temps passé devant les écrans est autant de temps qui n’est pas utilisé à autre chose.

C’est un argument sur lequel se base aussi la société de pédiatrie du Canada dans son avis recommandant de ne pas laisser les enfants de moins de deux ans devant les écrans:

«On ne sait pas si l’exposition précoce aux médias sur écran modifie le cerveau en développement. […] La télévision est peu susceptible de nourrir leur apprentissage. […] L’apprentissage précoce est plus fluide, plus enrichissant et plus efficace sur le plan du développement lorsqu’il est vécu de manière interactive, en temps réel et dans l’espace, avec des personnes en chair et en os».

Ce ne serait pas tant la dangerosité des écrans en soi qui serait visée mais le fait qu’ils prennent du temps sur d’autres apprentissages essentiels (marcher, parler, etc.) qui se déroulent mieux dans le «monde réel.»

Écrans et développement

Mais qu’en est-il des effets des écrans eux-mêmes ? Un effet néfaste est bien documenté : il s’agit de celui sur le sommeil. Une analyse de la littérature scientifique existante en 2016 concluait que «l’accès à des écrans dans le lit est significativement associé avec un manque de sommeil et un excès de somnolence diurne». Il est aussi connu que le sommeil est un élément clef de l’apprentissage.

Au-delà, il est plus compliqué de mettre à jour des liens de causalité entre les écrans et le développement. Il reste des incertitudes, donc, qui laissent la place aux préjugés moraux, pour reprendre votre terminologie, mais il existe aussi des résultats scientifiques à considérer. Deux études longitudinales, c’est-à-dire des suivis sur plusieurs années de plusieurs centaines d’enfants, nous ont été signalées.

L’une, aux Etats-Unis, trouve «des associations négatives entre une exposition à la télévision avant 3 ans et des résultats moins bons aux tests cognitifs à 6 ou 7 ans». Les auteurs ne parlent pas de causalité.

L’autre étude, québécoise, fait état d’un lien entre l’usage des écrans à 29 mois et une baisse des compétences en vocabulaire et en mathématiques, mais aussi de la participation en classe dès la maternelle. Une publication de 2016 de l’auteure Linda Pagani fait un lien les habitudes télévisuelles de la tendre enfance et les difficultés sociales à l’adolescence.

Écrans et temps passé

Le premier facteur considéré par les scientifiques est le temps réel passé devant un écran. La télévision a beau être le média sur lequel les chercheurs ont le plus de recul, il est compliqué d’avoir des résultats très conclusifs. «Les recherches sur l’exposition à la télévision démontrent des associations, même s’il ne s’agit pas d’une relation directe de cause à effet, entre l’exposition soutenue et précoce à des écrans (plus de deux heures par jour chez les nourrissons de moins de 12 mois selon une étude) et d’importants retards de langage», toujours selon la CPS.

Les cas extrêmes sont mieux documentés :

«Il est démontré qu’une forte exposition à la télévision en arrière-plan nuit à l’utilisation et à l’acquisition du langage, à l’attention, au développement cognitif et à la fonction exécutive chez les enfants de moins de cinq ans. Elle réduit également la quantité et la qualité des échanges entre les parents et l’enfant et distrait l’enfant de ses jeux», affirme la CPS.

Il existe en France des retours de terrains de pédopsychiatres, médecins, psychologues, pédiatres, réunis dans le Collectif surexposition écrans (Cose). Ils affirment rencontrer dans leur pratique des enfants avec des troubles du comportement ou de l’apprentissage liés à une utilisation massive des écrans (allant jusqu’à 12 heures par jour).

Mais là encore, il existe de nombreux biais. Si un enfant passe plus de 4, 6 ou 8 heures par jour seul devant un écran, mesure-t-on l’effet des écrans ou du manque de relation avec les adultes autour de lui ?

Que faire à la maison ?

En attendant que la science tranche - si elle le peut - le sujet, des professionnels proposent des solutions pour un usage raisonné sans céder à une panique démesurée. Serge Tisseron propose des règles pour accompagner l’enfant dans sa découverte des écrans au cours de ses vies avec des balises à 3, 6, 9 et 12 ans. Le but est, comme le propose l’avis de l’Académie des sciences de 2013 dont Serge Tisseron est coauteur, d'«adapter la pédagogie aux âges de l’enfant et lui apprendre l’autorégulation».

Sabine Duflo, psychologue clinicienne et membre du Cose, propose la règle des quatre pas : pas le matin, pas pendant les repas, pas avant de s’endormir, pas dans la chambre de l’enfant.

En résumé : L’étude de la littérature scientifique fait émerger des conclusions prudentes. Les premiers apprentissages sont plus efficaces sans écrans. Les écrans altèrent le sommeil. Pour le reste, il peut exister des utilisations positives mais une exposition forte et récurrente aux écrans est souvent corrélée (sans causalité démontrée) à des troubles du développement, du langage ou de la sociabilité.

Nota Bene : Le cas de la surexposition aux écrans et de son lien avec la notion, controversée, d'«autisme virtuel» a fait l’objet d’une autre question et sera traité dans un autre article.