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Tout va bien – le Peak Oil est atteint ...


Tout va bien – le Peak Oil est atteint, dit l'Agence internationale de l'énergie

HISTORIQUE. Aucune raison de s'inquiéter, selon l'AIE. L'ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de géologie n'est pas d'accord. Il n'est pas le seul.

Près de 30 % de la production des puits de pétrole conventionnel aujourd'hui en activité aura disparu dans 10 ans, passant de 68 à 48 millions de barils par jour (mb/j) en 2020. D'ici là, il faudrait lancer l'équivalent de la production de 2 Arabies Saoudites, 20 mb/j, rien que pour maintenir les extractions de pétrole conventionnel à leur niveau actuel !

Et dans une génération, en 2035, les champs de pétrole conventionnel actuellement exploités (qui fournissent aujourd'hui 80 % de la production mondiale de carburants liquides) ne produiront plus que 17 mb/j, soit moins d'un cinquième de la demande future, d'après le graphe reproduit ci-dessous, issu du rapport annuel que vient de rendre public l'Agence internationale de l'énergie (AIE).

 

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Vous trouvez ça compliqué ? Regardez-bien, c'est pourtant clair désormais : la somme des champs qui fournissent aujourd'hui la production mondiale de pétrole est en déclin rapide, et toute la question est de savoir si l'industrie de l'or noir pourra... ou pas... développer suffisamment vite des capacités de production nouvelles assez importantes pour éviter une profonde et durable crise énergétique globale.

Nous avons déjà franchi le pic pétrolier, reconnaît l'Agence internationale de l'énergie (AIE). La production de pétrole conventionnel a atteint son « pic historique » en 2006, elle n'augmentera plus « jamais » : telle est la bombe lâchée – et aussitôt désamorcée – par l'AIE, l'organisme chargé de conseiller les pays riches de l'OCDE basé à Paris.

Car il n'y a pas de crainte à avoir, rassure l'AIE : la mise en production de champs pétroliers déjà découverts ainsi que la découverte de nouveaux champs permettront de maintenir les extractions de pétrole conventionnel sur un « plateau ondulant » au moins jusqu'en 2035. Et puis, même si la production de pétrole conventionnel ne croîtra plus « jamais », l'AIE assure que l'offre mondiale de carburants liquides pourra quand même continuer à augmenter (de façon à répondre la demande) grâce au développement « très rapide » des pétroles non-conventionnels et des liquides de gaz naturel.

D'après l'AIE, le « plateau ondulant » du pétrole conventionnel devrait pouvoir être maintenu entre 68 et 69 millions de barils par jour (mb/j), à peine en-dessous du maximum de 70 mb/j atteint en 2006. Et l'accroissement massif des capacités de production des pétroles non-conventionnels et des liquides de gaz naturel permettra d'atteindre une production totale de carburants liquides 96 mb/j en 2035, contre 80 mb/j en 2009.

Jusqu'ici, jamais l'AIE n'avait admis cette possibilité de stagnation de la production de pétrole conventionnel.

[ Une fois seulement, en 1998, l'AIE a mis en avant des graphiques montrant un déclin de la production mondiale de pétrole (pdf, voir pp. 100, 103, 104). Le pic de production était à l'époque prévu quelque part entre 2012 et 2020... Encore n'était-ce alors qu'une hypothèse, et non un scénario officiel. La "normalisation" du discours de l'AIE qui a suivi ce rapport de 1998 est très instructive. Un jeune thésard britannique, Lionel Badal, en donne plus qu'un aperçu dans une enquête publiée sur [oil man]. ]

La pente du déclin des champs aujourd'hui en activité envisagé dans le nouveau rapport annuel de l'AIE est très prononcée, de l'ordre de 3 % par an. Cela représente 2 mb/j de capacités de production supplémentaires à mettre en place chaque année, soit un peu plus que la consommation d'un pays tel que la France.

De nombreux experts indépendants doutent fortement que la production mondiale puisse être maintenue grâce au développement de nouvelles capacités de production. Même la presse s'interroge, à l'instar du site du New York Times.

Pourquoi mettre en question l'étude mondiale de référence dans le domaine de l'énergie ?

« Il me semble que l'AIE pèche à nouveau par excès d'optimisme », répond par exemple Bernard Durand, ancien directeur de la division géologie-géochimie de l'Institut français du pétrole et ancien directeur de l'Ecole nationale supérieure de géologie de Nancy.

« Excès d'optimisme » ?

L'AIE prévoit que la production des champs pétroliers qui restent encore à découvrir atteindra 23 mb/j en 2035. Cela suppose de dénicher deux fois la production de l'Arabie Saoudite d'ici aux alentours de 2025 (puisqu'ensuite, il faut compter entre 7 et 10 ans pour lancer la production d'un champ nouvellement découvert). Le problème c'est qu'à part quelques références à « l'Arctique », le rapport de l'AIE ne dit pas où l'industrie a des chances de faire de nouvelles découvertes aussi massives. Et les réserves que recèlerait l'océan Arctique, c'est « la boule de cristal », critique Bernard Durand.

Le rapport de l'AIE soutient que l'Arabie Saoudite, 1er producteur mondial, sera capable de passer de 9,6 à 14,6 mb/j en 2035. Pour Bernard Durand, « ça paraît être du pipeau ». La semaine dernière a été publié sur ce blog un scoop qui montre que l'armée américaine redoute un déclin imminent des extractions saoudiennes. En juillet, le roi Abdallah d'Arabie Saoudite a annoncé l'arrêt de l'exploration pétrolière afin de préserver les réserves d'or noir de son royaume.

L'avenir de la production d'or noir ne devrait donc en rien ressembler à un long autoroute tranquille. Le directeur exécutif de l'AIE reconnaît lui-même que « des événements récents ont jeté un voile d'incertitude sur notre avenir énergétique », rapporte Associated Press.

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Evolution à la baisse des prévisions de production de pétrole de l'AIE dans le World Energy Outlook depuis 1994 [Merci à Clément Conseil pour cette compilation]

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Prévision précédente de l'AIE, publiée en 2008. On notera les nettes différences avec la nouvelle (production totale, part du natural-gas-to-liquid, la production conventionnelle ne stagne pas,...)

Il est possible de continuer longuement sur ce registre des incertitudes, en évoquant par exemple le côté « demande » du scénario envisagé par l'AIE.

Si j'étais mauvaise langue, je dirais que c'est à se demander si le climat n'est pas en train de devenir le cache-misère du 'peak oil'. Le 1er graphe ci-dessus ne se place pas dans l'hypothèse du business as usual. Il table sur une forte réduction de la demande pétrolière des pays riches de l'OCDE. Une réduction qui à ce jour n'est pas anticipée dans les projections de ses principaux pays membres...

Dans ce scénario de l'AIE intitulé « nouvelles politiques », seule la demande de pétrole des économies émergentes devrait à l'avenir augmenter. Dans le résumé de son rapport annuel, l'AIE appelle de ses voeux un pic et à un déclin... de la demande de pétrole aussi rapide et important que possible, afin d'échapper aux périls du réchauffement climatique. Evidemment, si l'humanité veut réduire sérieusement ses émissions de gaz à effet de serre, il faudra qu'elle réduise sa consommation de pétrole. Et si elle réduit sa consommation de pétrole, le pic pétrolier pourrait être plus aisé à désescalader...

Dernière remarque sur ce rapport de l'AIE qu'il ne faut pas hésiter à qualifier d'historique : je trouve que dans le 1er graphe ci-dessus, ledit « plateau ondulant » de la production de pétrole conventionnel n'ondule vraiment pas beaucoup, justement. A vue de nez, il est même presque plat.

Se pourrait-il que la modestie ondulatoire de ce trait obéisse à des impératifs politiques, pour les auteurs d'un rapport financé par les gouvernements des pays les plus riches de la planète ? Chaque ondulation du plateau sera capable de déclencher un choc pétrolier dont la profondeur dépendra de l'amplitude de cette ondulation...

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Sur cette compilation des projections de l'Energy Information Administration (EIA) de Washington, on perçoit la même très nette tendance à la baisse que sur les projections de l'AIE. L'EIA est une des sources principales de l'AIE. Et Washington est le principal pourvoyeur de fonds de l'AIE.

http://petrole.blog.lemonde.fr/2010/11/18/tout-va-bien-le-peak-oil-est-atteint-dit-lagence-internationale-de-lenergie/


Cette entrée a été publiée dans Actualité, Agence internationale de l'énergie, AIE, Arabie Saoudite, Climat, DoD, IEA, International energy agency, peak oil, pic pétrolier, Pôle Nord, Réserves pétrolières, WEO1998, WEO2010, World Energy Outlook. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien. | Alerter |

A suivre : Les commentaires à Tout va bien – le Peak Oil est atteint, dit l'Agence internationale de l'énergie

  1. La baisse de la demande de petrole en OCDE est une realite , particulierement evidente depuis 2 ans avec la recession, mais aussi due au developpement des technologies economisant l'energie (notamment dans le batiment).
    N'oubliez pas que bien d'autres sources d'energie sont disponibles et certaines en abondance: par example le charbon, qui deviendra une technologie propre avec le developpement du « CCS » (capture et sequestration du CO2), ou le gaz.
    Je ne pense donc pas que l'AIE soit excessivement optimiste. Ne sous-estimez pas les avancees technologiques futures. Il y aura d'autres sources d'energie dans 50 ans que nous imaginons a peine aujourd'hui.

    Sans doute, qui sait ? Je n'ai surtout pas la prétention de départager tel ou tel scénario, évidemment. Mais compte tenu des enjeux (!…), il me semble néanmoins essentiel de prendre le temps de bien regarder le verre à moitié vide, et de tendre l'oreille aux sources indépendantes (universitaires, pétrogéologues 'rangés des voitures') qui tiennent depuis 10 ans un discours pessimiste, ne serait-ce que :

    -> parce que depuis 10 ans, les scénarios « officiels » de l'Agence internationale de l'énergie, de l'Energy Information Administration à Washington et d'autres tendent eux-mêmes à être de moins en moins 'optimistes', et encore plus depuis cette année (voir ici ou sur ce blog). Sur ce sujet-là, on ne peut pas se contenter de principes, d'idée générales. Tout est une question d'échelle. Remplacer en 10 ans 30 % de la production pétrolière actuelle, cela ne peut pas être une mince affaire ! En cela, ce rapport de l'AIE n'est rien de moins qu'historique. Jamais l'AIE n'avait envisagé autre chose qu'une croissance perpétuelle de la production. Est-ce une espèce de coup de sifflet signalant la mi-temps de l'âge du pétrole ? C'est bien possible, non ?

    -> Et puis aussi parce que l'industrie de l'extraction du pétrole est une obsidienne : en tant que journaliste spécialiste d'économie et d'environnement, je ne peux me contenter sur ce sujet crucial des discours officiels… dont les sources sont le plus souvent parfaitement opaques (enfin pas toujours, à condition de gratter un peu…) Matthieu Auzanneau

    Rédigé par : NRJ | le 18 novembre 2010 à 17:12 | Répondre | Alerter |
  2. Ping : Twitter Trackbacks for Tout va bien - le peak oil est atteint, dit l'Agence internationale de l'énergie - Oil Man - Blog LeMonde.fr [lemonde.fr] on Topsy.com

  3. @NRJ : Il ne faut pas non plus être excessivement optimiste non plus… Si on suit votre raisonnement, il y a 50 ans, les sources d'énergies étaient très différentes d'aujourd'hui…

    … À part les éoliennes et les panneaux solaires (

    Rédigé par : Em | le 18 novembre 2010 à 17:45 | Répondre | Alerter |
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  5. A propos de l'indépendance et de la transparence de l'Agence internationale de l'énergie,
    j'aurais pu rappeler ce scoop du Guardian :

    Key oil figures were distorted by US pressure, says whistleblower
    http://www.guardian.co.uk/environment/2009/nov/09/peak-oil-international-energy-agency
    Exclusive: Watchdog's estimates of reserves inflated says top official

    M.A.

  6. @ Dopey | le 14 novembre 2010 à 22:16
    d'une part les papiers de l'AIE sont en accès libre voir par exemple les key graphs ou les key facts sur leur site internet, et d'autre part je ne suis pas convaincu par votre argument, voir leur discussion dans l'executive summary autour du pic oil : ne confondez vous pas vos envies et la réalité ? L'AIE ne reconnait pas de manière aussi claire et intelligible qu'il le faudrait que le pic conventionnel a été passé, me semble t il.

    L'ennui, c'est que le rapport lui-même n'est pas en accès libre. Il y est écrit (p. 48) :

    "Crude oil output reaches an undulating plateau of around 68-69 mb/d by 2020, but never regains its all-time peak of 70 mb/d reached in 2006, while production of natural gas liquids (NGLs) and unconventional oil grows strongly."

    A propos du plateau "atteint en 2020″ : si on regarde la production passée, de nombreux observateurs considérent qu'on y est déjà depuis 2004…

    Matthieu Auzanneau

    Rédigé par : Benoit | le 18 novembre 2010 à 18:23 | Répondre | Alerter |
  7. Bonjour
    bravo pour le travail fait sur ce blog.
    J'apporterai simplement une nuance à ce post, en faisant remarquer que le WEO 2008 ressemblait déjà beaucoup à celui là… enfin je trouve. Je ne trouve pas les différences énormes entre les 2 graphs que vous montrez (quelle année est le 2eme ?), surtout pour le message au premier ordre que vous en faites ressortir, qui est: la production de crude oil n'augmentera plus.
    Les parties 'yet to be developped' et 'yet to be found' étaient tout aussi douteuses il y a 2 ans.

    Merci !

    Ca vient du WEO2008. Vous pouvez noter que tout a été très sensiblement revu à la baisse, notamment la production totale de pétrole conventionnel et le gas-to-liquid (le diable pourrait bien être dans les détails, comme on dit). J'aurais aimé avoir le temps de retracer l'évolution (systématiquement à la baisse) des projections de l'AIE depuis 10 ans, ça aurait été plus flagrant. J'ai déjà vu ça quelque part, si quelqu'un le retrouve ? (au moment de mettre en ligne, j'avais posté quelques instants par erreur une série similaire, mais concernant l'évolution des projections de l'Energy Information Administration de Washington, édifiant !).

    J'insiste, pour la première fois cette année, l'AIE, qui est traditionnellement l'une des sources les plus optimistes sur ces sujets, dit que la production de pétrole conventionnel n'augmentera plus « jamais » (« never », voir commentaire précédent). Et par ailleurs, les hypothèses qui permettent de dire à l'AIE que le plateau sera maintenu restent opaques (ça, ça ne change pas par rapport aux années précédentes…).

    M.A.



26/10/2011
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