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Transformation des colères en politiques

 


        La transformation des
colères en politiques est elle
possible ?


Par François Dubet
Des colères, des rages, des indignations, des
blocages et des violences, des portes paroles
toujours contestés, des revendications
multiples, hétérogènes et souvent
contradictoires, la haine du prince, des partis
et des syndicats dépassés…


A priori, le mouvement des Gilets Jaunes ressemble aux
jacqueries anti fiscales, aux « émotions »
populaires de l’Ancien Régime, aux émeutes
de la faim, à la commune de Paris, à Mai 68, à
tous les soulèvements qui mettent en cause le
système en passant par dessus les mécanismes institutionnels des
revendications et des combats politiques. Le mouvement des Gilets
Jaunes semble être tout à la fois. Il paraît parfois proche de l’extrême
droite avec le rêve d’un État fort et l’appel à un peuple national contre
tous ceux qui n’en sont pas. Au contraire, il semble demander une
démocratie directe et radicale contre les élites et « l’oligarchie ». Plus
d’État et moins d’État, plus d’écologie et plus de carburant, moins
d’impôts et plus de services publics, plus d’ordre et plus liberté : le
mouvement agrège des colères mais il ne les hiérarchise pas.


Le mouvement des Gilets Jaunes semble être tout à la fois, et ceci
d’autant plus que, par la grâce d’Internet et des chaînes d’information
continue, chacun témoigne pour lui-même, porte ses propres
revendications.

Tout se passe comme si chaque individu était un
mouvement social à lui seul. La question qui se pose est de savoir
quelle est la nature des sentiments d’injustice mobilisés par la
mobilisation, et pourquoi le mouvement semble échapper à tous les
mécanismes de représentation qui, dans les sociétés démocratiques,
« refroidissent » et ordonnent les colères et les indignations, les
transforment en revendications et en programmes politiques.


La sortie du régime des
classes sociales
Avec les mutations du capitalisme, nous vivons conjointement le
creusement des inégalités sociales et le déclin d’un régime d’inégalités,
celui des classes sociales longuement constitué dans les sociétés
industrielles et nationales dans lesquelles nous avons vécus jusqu’à la
fin du siècle dernier.


Les classes sociales agrégeaient plus ou moins fortement les diverses
dimensions des inégalités sociales autour de l’activité professionnelle.
De manière ou plus ou moins stable, les inégalités de revenus, de
qualification, de consommation, les modes de vies, étaient associés à la
place occupée dans la division du travail. Non seulement les classes
sociales avaient une conscience d’elle-même, mais elles avaient fini par
structurer la représentation politique opposant la droite et la gauche,
les conservateurs aux progressistes. Les mouvements sociaux, à
commencer par le mouvement ouvrier et le syndicalisme, se battaient
pour l’égalité sociale, la redistribution de la richesse, les droits sociaux,
le développement des services publics et l’État providence.


Le régime des classes sociales commandait l’expérience des inégalités.
Il proposait des récits collectifs et fondait la dignité des travailleurs.
Dans une large mesure, il désignait des adversaires sociaux, il
protégeait du sentiment de mépris, il offrait des perspectives et des
consolations. Il inscrivait les individus dans une histoire collective.


Le régime des classes sociales ne définissait pas toutes les inégalités
sociales, mais il les organisait et les hiérarchisait au sein d’une
représentation de la société et d’une représentation politique, de
mouvements sociaux qui inscrivaient les revendications particulières
dans un horizon de justice sociale, au risque parfois de passer sous
silence ou au second plan les inégalités entre les sexes ou entre les
majorités et les minorités culturelles.


Les mutations du capitalisme ont fait exploser cette représentation de
la structure sociale et des mouvements sociaux tout en creusant les
inégalités.

La classe ouvrière s’est profondément diversifiée avec la
coexistence de plusieurs systèmes productifs. Le capitalisme financier
a séparé le propriétaire et le patron. Le chômage de masse s’est installé
créant des « inutiles » et des « désaffiliés ». Aussi les sciences sociales
et les médias mettent en scènes de nouveaux groupes et de nouveaux
clivages : les créatifs mobiles et les immobiles, les stables et les
précaires, les urbaines et les péri-urbains, les inclus et les exclus, les
majorités et les minorités, les hypers riches et les « underclass »…


En même temps, la consommation de masse a creusé les distinctions
subtiles en affaiblissant les barrières entres groupes sociaux. Les
inégalités se sont déployées à l’intérieur même du système de
consommation ou du système scolaire. On distingue moins ceux qui
ont une voiture et ceux qui n’en ont pas que les types de véhicule et
leurs usages. De même que nous distinguons moins ceux qui étudient
et ceux qui n’étudient pas que les niveaux des études, des filières, des
établissements.


Toutes ces mutations ont engendré la crise d’un système de
représentation : représentation de la société elle-même en termes de
classes sociales, et représentation politique de cette société avec
l’éclatement du vote de classes et l’affaiblissement du syndicalisme.
Aujourd’hui les sentiments d’injustice ne sont plus relayés par les
gauches traditionnelles, en France mais aussi dans tous les autres pays
comparables, dans ceux qui vont bien sur le plan économique, comme
dans ceux qui vont mal, au Danemark comme en Italie.

 


Le régime des inégalités multiples

Alors que les inégalités sociales paraissaient s’agréger autour des
classes sociales, elle se dispersent et se multiplient. A l’exception des
très riches et des très pauvres, chaque individu se trouve confronté à
plusieurs registres d’inégalités tenant aux revenus bien sûr, mais aussi
aux diplômes, au lieu de résidence, au sexe et à la sexualité, aux
origines réelles ou supposées, à la solidité des ménages quand la
séparation peut faire plonger dans la pauvreté, à l’âge et aux niveaux de
protection sociale, aux patrimoines petits et grands… Non seulement
les collectifs victimes d’inégalités se sont multipliés, mais les
dimensions sur lesquelles se mesurent les inégalités se sont, elles
aussi, multipliées. Aussi, chacun peut-il se sentir traversé par plusieurs
inégalités singulières en fonction de plusieurs dimensions.


Les politiques sociales ont accompagné cette mutation des inégalités.
Nous passons progressivement d’un modèle universaliste d’extension
des droits sociaux à partir des droits des salariés, vers des dispositifs
ciblant des publics de plus en plus singuliers en fonction des inégalités
qui les affectent. L’accès aux prestations et aux droits sociaux dépend
d’une multitude de critères comme l’âge, la situation matrimoniale, le
lieu de résidence, la nature des handicaps, le risque d’être discriminé…
L’école, par exemple, a multiplié les critères et les dispositifs, comme
les politiques urbaines et les politiques européennes. Sans le savoir et
sans le vouloir, cette explosion des dispositifs à renforcé les difficultés
d’accès aux droits et, surtout, elle a affaibli les sentiments de solidarité
en accroissant la « concurrence » des inégalités, chacun pouvant
s’estimer plus mal traité que son voisin.


La représentation même de l’origine des inégalités s’est transformée.
Alors que dans le régime des classes sociales le travail semblait être la
cause essentielle des inégalités, les inégalités paraissent aujourd’hui
résulter des l’agrégation de « petites » inégalités. Nous sommes
capables de mesurer les mécanismes qui finissent par produire de
grandes inégalités à l’image des inégalités scolaires qui résultent de
l’addition de plusieurs facteurs : l’origine sociale, le sexe, mais aussi le
nature des établissements fréquentés, l’ambition des familles, les choix
d’orientation… Chaque inégalité s’ajoute ou se retranche à d’autres et
nous savons désormais que les dispersions individuelles et les
singularités des parcours comptent autant que les moyennes.


Alors que le régime des classes sociales semblait combiner une
structure sociale rigide, des destins sociaux et des identités de classes
solides, les acteurs ne semblent plus assurés d’occuper les positions
qui leurs sont destinés, tout en ne croyant pas, à juste titre, à une forte
mobilité sociale. Ainsi s’installe l’obsession du déclassement, obsession
qui traverse toute la société, les enfants d’ouvriers qui ne sont plus
assurés d’être ouvriers, comme les enfants de cadres qui ne sont plus
certains d’être cadres à leur tour.

 


Expérience et critique des
inégalités


Dans le régime des inégalités multiples, l’expérience et la critique des
inégalités se détachent des catégories collectives qui les enchâssaient
et sont d’abord vécues comme des expériences personnelles,
singulières et intimes. Pour en témoigner, chacun parle d’abord de soi
et de sa souffrance.


Les individus se décrivent comme étant inégaux en tant que : en tant
que travailleur, en tant que femme, que diplômé, membre d’une
minorité, jeune ou âgé, vivant dans un territoire en chute, seul ou en
famille, stable ou précaire… Et la liste des cadres de jugement est
infinie. Tout se passe comme si chacun était plus ou moins égal ou
inégal en fonction des comparaisons choisies. De plus, quand la
perception des inégalités s’individualise, chacun est conduit à se
comparer au plus près de lui-même. A côté de la dénonciation des
grandes inégalités et des super riches, se déploie la dénonciation
continue des « petites inégalités », celles qui font souvent le plus
souffrir. Chacun peut apparaître comme injustement « privilégié », y
compris les plus pauvres soupçonnés de bénéficier d’aides sociales
qu’ils ne méritent pas.


Cette individualisation de l’expérience des inégalités est associée à
l’emprise du modèle de l’égalité des chances méritocratique. Dès lors
que nous sommes égaux que nous avons le droit d’accéder à toutes les
positions sociales, aussi inégales soient elles, le sentiment d’être
discriminé étend son emprise et chacun pense qu’il est potentiellement
discriminé, victime d’un traitement inéquitable en tant que.


C’est pour cette raison que le thème du mépris est si essentiel. Nous
sommes méprisés par le prince, par les riches, par les administrations,
par les « bobos », par les médias, par nos voisins, par nos collègues, par
ceux de la ville et de la capitale… Avec le mépris, je ne suis pas
seulement victime d’une inégalité injuste, je suis victime d’une
agression morale, d’une mise en cause de ma valeur et de mon égalité.
Je résiste d’autant moins au sentiment d’être méprisé qu’il est difficile
de mobiliser les fiertés et les identités de classe qui permettaient,
justement, de ne pas se sentir dévasté par le mépris. Cependant, le
mépris n’est pas l’équivalent d’un rapport social conflictuel dans la
mesure où il circule dans une chaîne continue d’interactions. Les
usagers se plaignent du mépris des administrations qui dénoncent le
mépris des fonctionnaires, les citoyens se plaignent du mépris des
maires qui dénoncent le mépris dont ils sont victimes, les individus
issus des minorités dénoncent le mépris des majorités qui les accusent
de « racisme anti-blancs »… Chacun réclame le respect démocratique
dû à l’égalité de tous. Mais le respect conduit aussi à défendre des
inégalités qui fondent l’honneur de chaque catégorie sociale et de
chacun.


L’individualisation des inégalités et l’épuisement d’un modèle
relativement partagé de justice sociale conduisent à une dissociation
croissante des convictions et des intérêts, des jugements portés sur
l’état de la société et des jugements portés sur sa propre situation.
Depuis bien des années déjà, les sondages nous apprennent que si
l’écrasante majorité des Français pensent que les inégalités sociales
sont intolérables, près de 80% d’entre eux pensent que leur situation
personnelle est relativement bonne. Plutôt que d’y voir une
« hypocrisie », mieux vaudrait y voir une forme de dissociation de la
figure de l’individu défini par ses principes et ses valeurs d’une part, et
par ses capacités stratégiques de jouer dans divers marchés d’autre
part. Aussi, on peut protester contre la sélection scolaire tout en
choisissant la sélection pour soi, en appeler à la mixité sociale et
préférer l’entre soi, réclamer plus des services publics et moins
d’impôts, se battre pour l’écologie et pour sa voiture indispensable…
Sans voir là des contradictions.

 


Colères et indignations


Plutôt que de se demander si le mouvement des Gilets Jaunes est
justifié ou non, à gauche ou à droite, autoritaire démocratique… il faut
d’abord observer que cette mobilisation est l’expression des sentiments
d’injustice engendrés par le régime des inégalités multiples, mais qu’il
ne dispose ni des cadres, ni des relais organisationnels et politiques, ni
même de l’idéologie qui structurent les mouvements sociaux. Ses
formes et ses sensibilités sont les expressions collectives de sentiments
d’injustice dépourvus, pour le moment d’une forme politique. La
mobilisation est soutenue par tout ce qui n’est pas Macron et plus
nettement par la droite que par la gauche. Après tout, dans le régime
des inégalités multiples, chacun peut se sentir, à juste titre, maltraité.


Avec Internet, les mécanismes de la mobilisation changent de nature.
Comme dans le cas de Metoo, les colères et les émotions n’ont plus
besoin de passer par les fourches caudines des organisations et des
mouvements constitués. Par ailleurs, l’expression des opinions n’est
plus médiatisée par les interactions face à face qui obligent à tenir
compte des réactions d’autrui. Alors, la colère, les témoignages, les
dénonciations et les ressentiments se déploient sans contrainte et sans
processus de transformation des expériences individuelles en parole
collective ; celle-ci n’est que la somme désordonnée des expériences
individuelles.


Alors que le régime des classes sociales était organisé autour de la
représentation, puis de l’institutionnalisation d’un conflit social, le
régime des inégalités multiples a, par sa nature même, une grande
difficulté à s’inscrire dans un conflit social. Et, sans conflit, le
sentiment de domination et de mépris se transforme en rage. De ce
point de vue, il y a une continuité entre les émeutes de banlieue et le
mouvement des Gilets Jaunes. On se bat contre un « système » incarné
dans les affrontements avec la police. Alors que, traditionnellement, la
violence est l’échec du conflit, ici la violence fait advenir le conflit, ses
enjeux et ses revendications. Dès lors, il n’est pas exclu que se
développe une « style paranoïaque » dénonçant la cause ultime et
cachée du mal derrière : l’oligarchie, l’Europe, la mondialisation,
l’Amérique, les musulmans, les juifs… A chacun son grand Satan !


Dans un régime d’inégalités individualisées et dominé par l’idéal de
l’égalité des chances, chacun est tenu d’être responsable de son sort et
peut finir par se suspecter lui-même d’être la cause de son malheur.
Dans ce cas, le ressentiment devient essentiel pour échapper au mépris
de soi et à la culpabilité. Il s’agit de montrer que d’autres victimes que
soi sont des fausses victimes : les assistés, les faux chômeurs, les
immigrés, les habitants des quartiers sensibles. On mobilise parfois la
seule identité digne qui reste, celle de la nation et des enracinés… C’est
un appel à l’égalité pour soi, pas forcément pour les autres. Il suffit
d’observer les succès des mouvements « illibéraux » et nationalistes
pour ce convaincre de la force de ces sentiments qui mobilisent
d’abord les « petits blancs » menacés par l’évolution du monde. Il suffit
aussi d’observer l’évolution d’une grande partie de la vie intellectuelle
vers des thèmes identitaires et conservateurs pour se convaincre de la
force de cette mutation. L’hégémonie intellectuelle devient
conservatrice, nationale et républicaine donnant la priorité à l’unité de
la nation et de l’État.


Depuis plusieurs années, les mouvements que l’on appelle populistes
essaient de donner une forme politique au régime des inégalités
multiples. Ils essaient de fédérer les indignations en constituant le
peuple contre l’oligarchie, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas le peuple
unifié, conformément aux thèses d’Ernesto Laclau et de Chantal
Mouffe. Le peuple en question est celui des travailleurs, celui de la
légitimité démocratique directe contre les représentants qui le
trahissent, et celui de la nation. C’est un peuple qui efface les inégalités
sociales au nom d’une seule inégalité, celle des petits contre les gros,
des nationaux contre le reste du monde, des « vrais gens » contre les
élites et les médias. Mais il suffit de lire et d’écouter les déclarations
des leaders populistes pour voir qu’ils suivent les colères du peuple
plus qu’ils ne leur donnent une forme politique. Même si demain le
Rassemblement national et la France insoumise tirent les bénéfices
politiques de la révolte des Gilets Jaunes, rien ne nous dit comment les
indignations se transformeront en programmes politiques et en
éthique de responsabilité. Il suffit d’observer le monde pour voir qu’il
existe des populismes « socialistes », d’autres ultra-libéraux et que,
dans bien des cas, ces populismes ont favorisé les riches et les hyper
riches.



Il va de soi que le macronisme n’est pas pour rien dans la crise actuelle.
La vieille droite et la vieille gauche semblent liquidées, la majorité
parlementaire est hors sol, le président a affaibli sciemment les élus
locaux et les syndicats, la politique du « en même temps » est en fait à
droite et à droite, le président est perçu comme étant arrogant et
favorable aux riches…

On peut donc comprendre pourquoi la colère
explose aujourd’hui et maintenant. Mais ceci ne dit pas grand chose sur
la nature de cette colère et moins encore sur ses débouchés politiques.
Dans de nombreux pays, des colères proches de celles que manifestent
les Gilets Jaunes ont débouché sur les expressions politiques
autoritaires et nationalistes, les droites populaires extrêmes se
développent dans des pays aussi différents que la Grande-Bretagne,
l’Allemagne, l’Italie et, maintenant, l’Espagne. La France échappera-telle
à cette tendance, ou trouvera-t-elle à l’issue de la mobilisation un
renouveau de la démocratie, un autre mode de représentation et de
prise de parole ? Pour le moment, la somme des luttes et des
indignations, les dimensions contradictoires des revendications et des
aspirations politiques ne permettent pas de faire le moindre pronostic.
Mais une chose est certaine : partout se pose la question du mode des
représentation politique des inégalités quand s’éloigne le régime des
classes sociales qui avait, jusque là, structuré notre vie sociale et
politique.


François Dubet
SOCIOLOGUE, DIRECTEUR D'ÉTUDES À
L'EHESS, PROFESSEUR À L'UNIVERSITÉ
BORDEAUX 2

 

D
[Analyse]
lundi
10.12.18



01/01/2019
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