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ZAD, sortir du face-à-face avec l’extérieur...

                     A la ZAD, sortir du face-à-face avec l’extérieur

 

 

D’ici le 1er décembre, les médiateurs chargés par le gouvernement de proposer des solutions au conflit de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes doivent rendre leur rapport.

Après s’être préparés à se défendre contre leur évacuation, des zadistes cherchent le système qui leur permettrait de rester.

 

             Sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, de notre envoyée spéciale.*

 

Une ambassade logée dans une charpente en bois construite collectivement, un troupeau de moutons autogéré, des cagettes de soutiens aux salariés grévistes.

 

De la prouesse architecturale à la solidarité paysanne la plus matérielle, de nouveaux projets éclosent sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

 

Après s’être longtemps préparés à se défendre contre leur évacuation par les gendarmes, des habitant·e·s espèrent rester sur les plus de 1 500 hectares que le mouvement d’occupation tient depuis près de dix ans pour empêcher la construction d’un aéroport.

D’ici le 1er décembre, les trois médiateurs chargés par le gouvernement de proposer des solutions au conflit de l’aéroport du Grand Ouest doivent rendre leur rapport. Les auditions ont cessé, les grands élus locaux (mairie de Nantes, département, région) favorables à la construction de l’aérogare dans le bocage s’inquiètent publiquement de la décision à venir. L’arbitrage du gouvernement et du chef de l’État est attendu avant Noël.


 Marche sur la ZAD lors de la prise de terres le 21 octobre 2017 (zad.nadir.org).


  Loin des salles préfectorales et des bureaux ministériels, l’Ambazada a officiellement été inaugurée fin octobre.

Inspirée de la escualita des zapatistes dans le Chiapas, lieu d’accueil et de formations, c’est une salle polyvalente. Elle est destinée à accueillir des collectifs amis, des ateliers, des résidences. Cent personnes peuvent tenir à l’intérieur.« C’est un carrefour, décrit Rodod, un de ses architectes, On veut que ça vive, que ça circule, que ce soit une école permanente. » 

Construite en épicéa de sitka, une essence de la forêt de Rohanne où les combats contre les gendarmes furent si durs en 2012, elle a été érigée en quelques semaines l’été dernier lors d’un chantier collectif.

 

« Des gens qui n’avaient jamais travaillé le bois y ont participé, se réjouit-il. Plein de monde y a contribué, et est reparti en sachant faire quelque chose sur un chantier de construction. En un mois on a réussi à lever un bâtiment. Dans le civil, ça ne se fait jamais ! »

 La charpente a été levée à la main en deux demi-journées.

Initié par un collectif basque, le chantier s’est déroulé en cinq langues, autour de forts principes antisexistes : s’assurer que des femmes participent aux travaux perçus comme plus physiques et des hommes à la préparation de la paille pour l’isolation.

 

Des photos accrochées aux murs témoignent de l’histoire inhabituelle de ce chantier collectif.

 

À quelques centaines de mètres de là, le collectif moutons à cinq pattes prépare sa dizaine de bêtes à passer l’hiver sur la ZAD. « On envisage de pâturer les sous-bois de la ZAD, on s’intéresse au sylvo-pastoralisme, explique Corentin, l’un de ses membres. Pour nous, pâturer un milieu, c’est permettre à la biodiversité de s’exprimer. Il y a des espaces naturels jugés sans valeur car ici nous sommes dans un milieu naturel humide. On trouve des atouts à ces lieux délaissés par le monde agricole. Les moutons peuvent être un lien entre le monde paysan, des débutant·e·s en agriculture et des naturalistes. »

S’occuper de moutons à viande sur la ZAD, « c’est pour nourrir des liens entre ces groupes et entre différentes luttes. C’est un ancrage dans le territoire car tu engages des vies ici pour plusieurs années ». Pour le jeune éleveur, c’est aussi « une façon de continuer à se relier à d’autres luttes et à quelque chose de révolutionnaire dans la manière d’habiter et d’utiliser un espace en commun ».

 

Lors de la prise de terres le 21 octobre 2017 (zad.nadir.org).

 

  Hors système agricole conventionnel, ils sont à la recherche de parrains et de soutien matériel pour leurs brebis.

 

Le mouvement d’occupation de la ZAD, squatteurs et paysan·ne·s, viennent de reprendre une trentaine d’hectares aux agriculteurs qui ont cédé à l’amiable leurs terres à Vinci, concessionnaire de l’aéroport. À leurs yeux, les terres de la ZAD sont désormais communes et si le projet d’aéroport est abandonné, elles doivent être gérées par le mouvement qui s’est opposé à l’aéroport.

 

À quelques kilomètres de la ZAD, Angélique élève des vaches à viande et des moutons avec son compagnon. Ils vendent leurs produits en direct aux consommateurs. La paysanne, ancienne postière, intervient souvent dans les écoles et les établissements pour personnes âgées pour parler de sa ferme et de l’importance de l’agriculture. Elle est aussi une cheville ouvrière de Copains, collectif regroupant des paysan·ne·s et des habitant·e·s de la ZAD pour défendre les terres agricoles. Ils accompagnent des jeunes en recherche de terres disponibles pour s’installer.

 

Entre squateurs de terres et fermier·e·s expérimenté·e·s, circulent les demandes de conseil et les partages d’expériences. Comment passer la herse ? Se débarrasser du taupin dans son champ de pommes de terre sans produits chimiques? « Ça nous amène à réfléchir sur comment on travaille sur nos fermes, commente Angélique. C’est tout un échange. Ils arrivent à expérimenter des choses que nous n’avons pas le temps de faire, mélanger les céréales, réutiliser des outils oubliés. »

Depuis l’été dernier, sur une idée du collectif intersyndical contre l’aéroport à la suite des mobilisations contre la loi Travail, un réseau de ravitaillement des luttes en pays nantais s’est mis en place : « la cagette des terres », que l’on peut aussi entendre comme « déter », au sens de « déterminé ».

 

 L’idée est simple : soutenir les grévistes en compensant leur perte de salaires par l’offre de ravitaillement en produits de la ferme et les aider ainsi à tenir plus longtemps. « Nourrir la grève », « renforcer les liens entre luttes urbaines et rurales », proclame l’un de leurs tracts.

 

Le réseau regroupe des fermes hors et sur ZAD, des donateurs, des colporteurs, des vigies dans les entreprises pour prévenir en cas de déclenchement de conflit.

Tract du réseau « la cagette des terres ».

 Des agents de la poste de Saint-Herblain, dans la banlieue de Nantes, ont fait grève 18 jours cet automne contre la réforme en cours de leur entreprise. « On a apporté un petit déjeuner sur le piquet de grève. On m’a pris pour une postière. En voyant arriver des gens de la ZAD, un gréviste m’a dit : “Mais on n’est pas forcément contre l’aéroport…”. On n’était pas là pour ça mais pour soutenir leur lutte. Le jour de leur reprise, on leur a apporté à chacun·e une cagette avec du fromage, de la soupe de poisson, des pommes de terre, des pâtes, des galettes. Les postiers étaient très émus : “On ne sait pas quoi vous dire”, “Je ne voyais pas la ZAD comme ça”. »

Pour participer aux manifestations nantaises, des zadistes ont construit une machine mobile qui peut servir à faire la cuisine, jouer de la musique, sortir des tracts, enregistrer des témoignages, jouer pour tuer le temps pendant les blocages. Une manière de redonner un sens actif, concret, à la participation à une manifestation.

 

Construire des solidarités avec des travailleurs, trouver une place dans le monde rural et paysan, ouvrir des espaces d’accueil et de travail : trois manières pour les habitant·e·s de la zone de sortir du face-à-face avec le monde extérieur.

 

Le sort de la ZAD n’est pas spécifiquement à l’ordre du jour de la médiation gouvernementale.

Mais si le projet d’aéroport est abandonné, la question risque de passer au premier plan. Que deviendraient les terres arrachées à l’aéroport ? La puissance publique acceptera-t-elle de laisser la zone aux opposant·e·s ? Les agriculteurs ayant accepté de partir et ayant touché des indemnisations - ainsi que des terres voisines en compensation- voudront-ils récupérer leurs parcelles ?

L’exemple du plateau du Larzac vient vite à l’esprit. En 1981, après dix ans de lutte contre l’extension d’une base militaire, les terres retrouvent leur vocation agricole. En 1985, l’État accorde un bail emphytéotique de 60 ans à la Société civile des terres du Larzac (SCTL). Sa cinquantaine de membres assure la gestion des 6 300 hectares du plateau et favorise l’installation de jeunes.

Mais ce modèle n’est pas sans contrainte : les paysan·ne·s bénéficient de baux de carrière et ne peuvent garder les fermes arrivés à l’âge de la retraite. Quelle place pour les projets non agricoles ? Et beaucoup sur la zone souhaitent garder une radicalité politique qu’ils ne voient plus sur le Larzac.

 

D’autres modèles de pérennisation de squats ou d’occupations de terres sont étudiés à la loupe par le mouvement d’occupation contre l’aéroport, réunissant des agriculteurs et opposants historiques, des élus, des juristes, naturalistes, comités de soutien et des habitant·e·s de la zone. Ils sont tombés d’accord sur « six points pour l’avenir de la ZAD » : que tous les habitant·e·s actuelles de la zone puissent y rester, que les agriculteurs retrouvent leurs droits, les anciens propriétaires et locataires qui ont subi l'expropriation et ont refusé les indemnisations aussi. Que les terres soient prises en charge par une entité issue de la lutte, et qu’elles servent à des installations agricoles ou non, officielles ou hors cadre, mais pas à l’agrandissement des exploitations existantes. Et que les formes d'habitat, de vie et de lutte créées sur ce territoire puissent se poursuivre.

Pour Copains, dont fait partie la Confédération paysanne, le syndicat longtemps dirigé par José Bové, un historique du Larzac,

il sera nécessaire de créer une entité pour gérer les terres de la ZAD et servir d’interlocuteur aux acteurs institutionnels : chambre d’agriculture, préfecture, etc. D’où l’importance de développer au plus tôt des projets d’installation agricole sur la zone.

Sur la ZAD, une assemblée des usages a commencé à se réunir pour préparer la suite : hypothèses sur l’avenir, gestion des conflits, installations. « Prendre des terres actuellement gérées par Vinci , c’est important pour l’action collective, explique Camille, car cela met en œuvre dès maintenant ce que nous voulons pour l’avenir : que le mouvement prenne en charge les parcelles. » Et que la diversité des pratiques soit respectée. Actuellement 530 hectares de la Zad sont prêtées par Vinci aux agriculteurs qui ont accepté les indemnisations, sous la forme de baux précaires.

Ce sont ces parcelles que les opposant·e·s souhaitent reprendre sous leur contrôle.

Plusieurs personnes venues occuper la zone souhaitent y développer des projets agricoles officiels. D'autres voudraient maintenir des formes de production collective sans statut officiel. D’autres encore voudraient se consacrer à la prise en charge de la forêt et des haies, plutôt que la rétrocéder à l’ONF. « Par rapport aux tensions internes du printemps dernier, on reconstruit des bases et un futur possible, se réjouit Camille. Malgré tous les a priori sur l'impossibilité de vivre sans Etat et sans police, on s'en est très bien sorti depuis cinq ans. On a toujours le désir de continuer ensemble. »

Pour ces habitant·e·s, dont certain·e·s vivaient déjà sur la zone avant l’opération César de 2012, commence la recherche d’un équilibre délicat : trouver un statu quo sans pervertir le sens et la radicalité de leur expérience, inédite, sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes.

 

 

 

                           NOTRE-DAME-DES-LANDES  REPORTAGE

 

 

> Pour ce reportage, je me suis rendue sur la ZAD du 27 au 29 octobre.

Les personnes interrogées apparaissent pour certaines sous leurs véritables noms, pour d'autres sous un nom d'emprunt. Pour contacter le collectif Moutons à cinq pattes : moutonsa5pattes@riseup.net//

A la ZAD, sortir du face-à-face avec l’extérieur

19 NOVEMBRE 2017 PAR JADE LINDGAARD*



MOTS-CLÉS AGRICULTURE  LARZAC  NICOLAS HULOT  NOTRE-DAME-DES-LANDES  ZAD

 

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22/11/2017
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